tour de flandre (2011)

28.09.11 - 27.10.11 

Que savons-nous de nos voisins ? Dans un Tour de Flandre bilingue qui traversait cinq villes (Gand, Bruges, Louvain, Ostende et Anvers), des écrivains et artistes néerlandophones rencontrèrent leurs confrères belges francophones, avec Anna Luyten comme hôtesse. Conversations, lettres, poésie, films, bandes dessinées et musique : le menu était à chaque fois différent. Le Tour de Flandre offrait une belle occasion à quelques personnalités importantes de Bruxelles, de Flandre et de Wallonie de se rencontrer, dans l’esprit de dialogue si caractéristique Passa Porta.

Reactions

Jean-Philippe Toussaint
'C’était à la toute fin de l’étape d’Ostende, où se teminait pour moi le Tour de Flandres. J’étais encore sur l’estrade, ou déjà sur le podium, lorsque Anna Luyten a évoqué ma chute de vélo à Ostende plus de quarante ans plus tôt, lors d’un sprint sur la digue. J’avais dix ans, j’étais en train de dépasser ma soeur pour gagner la course, quand, par une manœuvre malencontreuse, ma soeur m’a fait une queue de poisson. Je n’ai pas pu l’éviter, je l’ai heurtée de plein fouet, et je me suis envolé par-dessus mon vélo pour retomber sur la digue la bouche la première, les deux incisives brisées. C’est depuis ce jour, je m’en suis soudain rendu compte grâce au Tour de Flandres, que j’ai — et que j’aurai toujours  — ce sourire ostendais.'

Anne Provoost
‘Le problème entre les écrivains néerlandophones et les écrivains francophones en Belgique trouve  son origine dans la culpabilité. Ils pensent qu’ils devraient mieux maîtriser la langue de l’autre et c’est pourquoi ils s’évitent. Ils savent qu’ils devraient lire l’œuvre de l’autre, mais ils ne le font pas, car les finesses littéraires de l’autre langue nationale leur échappent. C’est la raison pour laquelle il nous faut des traductions. De bonnes traductions littéraires, qui permettraient à nouveau aux écrivains des deux côtés du pays d’oser se regarder dans les yeux.
La lumière des polders, le livre d’Alain Bertrand sur ma région de naissance, n’a pas été traduit. Grâce au Tour de Flandre de Het beschrijf, je me suis mise à le lire. J’ai compris la majeure partie du livre, mais beaucoup de choses m’ont inévitablement échappé. Cela n’empêche ! Aujourd’hui, je regarde Alain Bertrand dans les yeux, mais n’est-ce pas normal pour quelqu’un qui s’est déjà retrouvé dans mon lit ?'

Alain Bertrand
‘Se rendre en Flandre, pour beaucoup de Wallons, c'est franchir un abîme sur un pont de bois, fait de rondins et d'inconnu. A mes yeux, il s'agit d'autre chose : il me semble, dès la frontière linguistique, que mes sens s'éveillent aux moindres détails, comme s'ils renouvelaient une joie intérieure liée aux paysages, aux peintres, aux écrivains, aux gens de Flandre. Le voyage à Leuven fut l'occasion, plus encore, de m'immerger dans la langue et d'y répondre, maladroitement, aux questions tout en taillant un bout de gras avec Anne, Piet, Jan, ...'

Xavier Deutsch
‘Je suis né à Louvain le 9 février 1965. J'ai grandi dans l'insouciance. On n'avait pas la télé à la maison, j'ignorais absolument quels événements étaient occupés à secouer les pavés de ma ville natale.
Puis, alors j'étais encore petit, il a fallu que ma famille fasse ses valises et s'en aille s'établir sur une autre terre nommée Wallonie. C'était l'époque de ce qu'on nomme en Flandre le « Leuven Vlaams » et en Wallonie le « Walen buiten » : j'avais six ans, je ne comprenais rien, je ne me rendais compte de rien alors que, tout de même, ce déménagement était lié à l'Histoire de la Belgique, et je n'en ai conçu nulle tristesse, nulle amertume.
Je n'étais plus jamais retourné à Leuven depuis cette année 1971. Je n'avais rien à y faire, je n'avais pas la curiosité de m'y rendre, et le temps a glissé tout seul.
Puis est venu le Tour de Flandre, l'invitation du Beschrijf. Un très bel endroit, le Wagehuys, sur la Brusselsesteenweg, et de belles personnes. L'air était doux. J'avais un texte à lire, aux côtés du magnifique Pjeroo Roobjee, un privilège. Et quelques mots à prononcer en langue néerlandaise, pour le plaisir de faire rouler ces phrases qui remontaient de loin, de très loin. Dans le fond, si j'ai bu le français dans le lait de ma mère, je ne peux pas avoir entièrement fait abstraction du bruit de fond, du chant parlé par les murs, les béguines, les roues de vélo, les infirmières de la maternité. Peu importe.
Je suis revenu. Comme le général Mc Arthur, I was back. La Louvain de ma naissance était devenue Leuven, je l'ai regardée mieux, de plus haut car j'avais grandi, et je l'ai sentie m'accueillir avec une fascinante gentillesse.
Quand on le parle au lieu de le vociférer, comme chaque idiome sur Terre, le néerlandais est une très douce langue. La langue de mon pays.'

Pjeroo Roobjee
‘Notre merveilleux Tour de Flandre n’avait rien d’un parcours plat … avec quelques côtes de seconde catégorie ! Après cette rafraîchissante course par étapes,  l’homme et le Flandrien que je suis a eu un mal énorme à lâcher les pédales, à descendre de la selle et à remettre sa pitoyable tenue d’écrivain.'


Tour de Flandre était une série de rencontres à l’initiative de Het beschrijfen collaboration avec Vooruit (Gand), la Bibliothèque municipale de Bruges, 30CC (Louvain), Vrijstaat O (Ostende) et Behoud de Begeerte (Anvers). Avec le soutien du ministre flamand compétent pour Bruxelles.