13.11.2013 - mikhaïl chichkine

Mikhaïl Chichkine, Pismovnik (traduction française : Deux heures moins dix, Noir sur Blanc)

Lors de notre deuxième Read & Meet de la saison, nous rencontrons l’auteur Mikhaïl Chichkine pour discuter de son roman Deux heures moins dix.

Nous vous prions de lire le livre à l’avance et de noter les passages qui vous semblent importants. Étant donné que ce roman épistolaire ne comporte pas de chapitres, nous vous recommandons de noter les numéros des pages.

Deux heures moins dix est un roman ambitieux et kaléidoscopique qui parle littéralement de « tout » : de la philosophie à la cosmologie, en passant par la botanique et l’anthropologie. Notre temps avec l’auteur est néanmoins limité. C’est pourquoi nous allons nous concentrer sur quelques-uns des thèmes principaux du roman :

  • L’idée que la mort fait partie inhérente de la vie est un des sujet principaux de l’œuvre de Chichkine – et plus particulièrement encore dans ce roman. Comme Sasha le remarque dans l’une de ses premières lettres à propos des chefs-d’œuvre littéraires, la plupart des livres ne prétendent parler de l’amour que pour parler de la mort sans nous effrayer.
  • Mikhaïl Chichkine a declaré lors d’interviews qu’aussi bien Volodia que Sasha sont autobiographiques : « Tous mes héros sont moi. (…) L’ensemble de mes héros masculins forme un « moi » unifié, et l’ensemble de mes héros féminins forme ma perception de la femme. Tous mes livres s’entremêlent donc et sont seulement séparés par la frontière entre l’homme et la femme. »
  • Dans Deux heures moins dix, Mikhaïl Chichkine joue régulièrement avec l’élément temps. Le temps s’arrête, le temps se fait rampant. Il semble souvent plutôt relatif.
  • L’importance de l’écrit. Pour arriver à faire face à la menace permanente de mort, Volodia a recours à l’écrit. Les lettres qu’il envoie à la femme qu’il aime sont sa bouée de sauvetage, elles le relient à elle, elles le relient à son ancienne vie d’avant la guerre, à la vie elle-même . Volodia pense que les seules lettres qui n’arrivent pas sont celles que l’on écrit pas. Ce qui est important est l’écriture elle-même, pas le fait que le texte écrit atteigne son destinataire.

 

Compte rendu du club de lecture

Notre deuxième Read & Meet @ Passa Porta a encore une fois rassemblé des lecteurs de différentes cultures. Nous avons vu défiler des traductions allemandes, néerlandaises et anglaises et même quelques éditions originales en russe. Il n’y a toutefois pas eu de confusion babélienne entre les participants. Notre désir de partager nos interprétations et notre soif de nouvelles perspectives a été simplement trop fort pour laisser des incompréhensions nous barrer le chemin.

Lorsqu’a été posée la question de la signification du titre original (Pismovnik) nous nous sommes tout de même trouvés face à une sorte de barrière linguistique. À la grande surprise de Mikhaïl Chichkine, ce titre, un mot désuet qui désigne « un manuel pour écrire les lettres », s’est révélé intraduisible. Ceci explique le titre romantique Onvoltooide liefdesbrieven (Lettres d’amour inachevées) de la traduction néerlandaise et le caractère quelque peu tolstoïen de sa version anglaise The Light and The Dark (La lumière et l’obscurité). C’est le titre original qui saisit le mieux l’essence du livre. Il ne s’agit pas simplement d’un roman épistolaire, c’est un véritable manuel : pour la vie et à propos la mort.

Ce qui commence par une correspondance entre deux jeunes gens amoureux, l’un au front de la guerre, l’autre au front du quotidien, se transforme lentement en une méditation sur la vie et sur l’acceptation de la mort. Volodia, un écrivain qui ne croit plus aux mots, part à la guerre pour voir de l’action, pour « vivre » et acquérir de l’expérience de vie. À la fin, il n’a fait qu’une victime (un chien), mais a il beaucoup appris à propos de la vie et de la mort. Peu de temps après le début de la correspondance, Sasha reçoit une lettre l’informant de la mort de Volodia. Ceci ne fait pas seulement basculer sa vie, mais aussi le roman tout entier.

L’idée que cette obsession de la mort est peut-être quelque chose de typiquement russe a été rapidement écartée par Mikhaïl Chichkine. Tout le monde meurt, et pas seulement les Russes, a-t-il argué. Il s’agit donc d’un thème universel dans une forme classique : le roman épistolaire.

L’idée de génie de Mikhaïl Chichkine est que la correspondance se poursuit bien après la mort de Volodia. Nous continuons à lire ses lettres en provenance de la guerre, en alternance avec les lettres de Sasha, qui s’efforce de vivre sans son grand amour. Ce jeu avec la temporalité nécessite beaucoup d’imagination, un élément que les lecteurs ont bien remarqué. La lettre nous informant de la mort de Volodia marque également une nouvelle frontière dans le roman. Mikhaïl Chichkine décrit ce point comme une séparation entre deux « espaces ». D’un côté, il y a le banal, ce qui est écrit dans les journaux à propos de la vie et de la mort, et d’un autre il y a le domaine de l’écrivain : là où la magie survient, où l’art survient ; c’est le seul endroit où la mort est vaincue.

Ecrire pour conserver, mais aussi écrire pour survivre. Comme le dit Mikhaïl Chichkine : « Regardez Guerre et Paix de Tolstoï. Les chevaux, les cochers, les soldats, les maisons, les arbres : tout a disparu. Mais ouvrez son roman et lisez-le et ils sont tout à coup de nouveau là, les chevaux et les cochers et les soldats. » Le roman est donc une arme contre la mort.

Mikhaïl Chichkine admet qu’aussi bien Volodia que Sasha sont autobiographiques. Mais l’aspect autobiographique va plus loin que ça, nous a-t-il expliqué. L’origine du livre est à chercher dans les histoires de guerre du père de Mikhaïl Chichkine, qui faisait partie de l’équipage d’un sous-marin pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pourquoi Chichkine a-t-il alors opté pour la Révolte des Boxers comme toile de fond de son histoire ? « Parce que c’est une métaphore parfaite pour les guerres futures. Il n’y aura plus de guerres mondiales », explique-t-il, « nous allons voir plus de conflits d’échelle réduite avec des participants internationaux. »

Beaucoup de lecteurs ont exprimé leur enthousiasme pour la structure extraordinaire du roman. Le rythme et la musicalité de sa prose, ainsi que toutes les références internes et les liens avec la littérature mondiale ont été tellement complimentés que l’auteur en a presque rougi. La soirée s’est terminée sur l’observation fort pertinente que Mikhaïl Chichkine avait peut-être réussi à écrire le « roman parfait ».

C’est avec encore quelques questions en tête – le roman n’a pas de fin, mais la soirée en a une – que nous avons pris congé de Mikhaïl Chichkine, bien déterminés à relire le livre ou à le recommander autour de nous.

 

Vous trouverez encore quelques liens intéressants ci-dessous :

 

Interviews

Conversation de l’auteur avec sa traductrice américaine Marian Schwartz.

Mikhaïl Chichkine sur BBC worldservice.

 

Critiques

Dans le Guardian et Standpoint