Bruxelles : suivez le livre !

Anne-Lise Remacle
10.09.2018
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#brusselsbookcity À l’occasion de la parution d’Un monde à portée de main de Maylis de Kerangal, dont l’intrigue se passe entre autres à Saint-Gilles, déambulons un brin à Bruxelles avec quelques auteur(e)s comme sherpas !

« Bruxelles est une traversée, sera toujours pour [vous] une traversée » nous avertit d’emblée François Bon. Dans ce cas, que diriez de débuter notre itinéraire Gare du Midi ? Un lieu de chicanes, d’adieux et de retrouvailles. D’après Véronique Bergen, au Paroxysme, un repaire « [d’]éclopés chroniques, [d’]égarés occasionnels » mais ne le prenez pas pour vous. Chaque ville charrie son lot de créatures, même si désormais, ils ne sont plus guère en gibus et crinolines. On trouve là, encastrée entre l’avenue Fonsny et la rue de France une travée, et des halls et des rails qui pour neuf auteurs belges à la dizaine devenait en 2011 un palais de faux-semblants, un vortex de possibles. Autant dire, une fiction.

Nous longerons la Porte de Hal et sa tourelle de contes de fée vieille de 600 ans et piquerons tout droit par la rue d’Écosse et le Théâtre Poème. En tendant l’oreille, nous entendrons peut-être les voix évanescentes de Roland Barthes ou de Michel Butor. Malgré l’envie de nous attarder un peu dans ces murs poreux aux textes et accueillants pour ceux et celles qui les façonnent, il nous faut presser le pas : Paula, Kate et Jonas, protagonistes d’Un monde à portée de main, nous attendent rue du Métal, « reprisée comme un vieux bas de laine ».

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Un prestidigitateur qui s’efface derrière son tour

L’Institut de Peinture est une bâtisse « cramoisie, vénérable, à la fois fantastique et repliée[…] déjà c’est une maison de peinture, une maison dont la façade semble avoir été prélevée dans le tableau d’un maître flamand : brique bourgeoise, pignons à gradins, riches ferrures aux fenêtres, porte monumentale, judas grillagé, et puis cette glycine qui ceint l’édifice comme une parure de hanches. »

Dans son nouveau roman, Maylis de Kerangal dissèque, en nuances qui miroitent et en gestes minutieux, la façon dont, au sein de cet établissement singulier et dérobé, chacun(e) devient un prestidigitateur qui s’efface derrière son tour. Un faussaire de réalité, perfectionniste et modeste. Comme un auteur dont le nom disparaîtrait de la couverture au profit de sa seule œuvre ? Allez savoir… « Quand le ciel sur Bruxelles prend la couleur du porridge », on n’est jamais à l’abri de quelque miracle. Juste le temps d’un thé pris sur une table de cuisine chargée de tubes aux teintes « nacarat, cuisse de nymphe émue, paprika […] » dans le petit appartement de nos nouveaux amis, et nous repartons le pas léger vers d’autres quartiers.

Le Bloom de James Joyce devient un ket de Bruxelles

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Tous ces solvants nous ont un peu donné le tournis, pas vrai ? Que diriez-vous d’aller vous frotter à quelques humeurs noires ? C’est que Bruxelles n’a pas que l’éclat nacré du trompe-l’œil. Quand on gratte un peu sa peau hybride, cette abruxellation qui fait voisiner les arêtes en verre et acier du Quartier Européen cher à l’auteur autrichien Robert Menasse et la vibration si singulière du quartier Matonge, on peut, comme Katia Lanero Zamora avec Dédales, y faire germer une nouvelle dystopique.

Entre black-out pour les navetteurs et institutions tentaculaires (dont le terrifiant Conseil des logiques décisionnelles), l’auteure montre comment le pouvoir en place tente de museler l’insurrection qui monte du côté de la Chaussée d’Ixelles. Pour Stefan Hertmans et Bloum (le Bloom de James Joyce devenu un ket de Bruxelles pour le Castor Astral), le Berlaymont n’est rien moins qu’ « un puisard d’habitat géant […] Empaqueté dans la substance dans laquelle il s’asphyxie ». Il est grand temps de transiter vers d’autres appels d’air !

Assouplir ses désastres dans la Leffe

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Après tous ces renversements, nous avons mérité de nous immiscer dans le cœur de la ville pour nous étancher. La ville des kiekefretters n’est-elle pas, plus que nulle autre, terre de zwanze et de babeleirs ? Au cours de Dans la maison un grand cerf, très poignant livre de tiers-lieux, de deuils et de passages, Caroline Lamarche se souvient des cafés qu’elle fréquentait avec Bertrand, cet ami qui fut l’âme de la librairie Saint-Hubert. Au Monk ou à la Mort Subite, tous deux, « raides de [leurs] amours ruinées » assouplissaient leurs désastres dans la Leffe ou l’Orval.

Un compagnonnage électif à même les tables patinées qui fit peu à peu aimer à la romancière « cette capitale maladroite ».

Si ces deux zincs ne vous suffisaient pas, à proximité, Edgar Kosma (dans la nouvelle L’idiot du village) dresse le tableau métissé du Laboureur : « un bruin café à l’angle de la rue de Flandre et de la rue Lepage, dont la décoration […] n’a pas changé depuis l’ouverture, dans les années 1950. S’y [croisent] de vieux joueurs de cartes, des philosophes de comptoir, de jeunes architectes branchés, et francophones comme Flamands [viennent] y noyer leurs problèmes linguistiques ».

« D’un exotisme cosmique »

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Avant d’être étourdis de gueuze et de conversations, notre correspondant d’Albion Jonathan Coe, nous propose une excursion de bonne entente au Heysel. Peut-être qu’il se remettra ensuite à l’écriture de son roman du Brexit Royaume-Désuni (titre provisoire) ? Nous préférons vous prévenir qu’il ne s’agira pas là d’une promenade de santé, malgré l’Atomium « dont les sphères d’aluminium se nimb[ent] chacun d’une résille de lumières argentées, dont l’effet était à la fois festif, majestueux et d’un exotisme cosmique ». Un saut dans le temps sera sans doute nécessaire. Êtes-vous prêts ? Il ne vous reste plus qu’à mettre la main à la pâte pour établir le pavillon britannique à l’Exposition 58.

Regardez avec suspicion quiconque chercherait à vous soutirer des informations confidentielles pour cette mission. En cas de pépin, rejoignez le Ring –« nom plus approprié pour un lieu où chacun est prêt à s’empoigner que boulevard périphérique » vous glissera, ironique, Pascale Fonteneau, dans la nouvelle Maelbeek (Tourisme et Polar, éditions Baleine) – par la sortie Strombeek-Bever et descendez en ligne droite jusqu’aux abattoirs. Vous y attendra un agent fiable du nom de Kenan Görgun. Il vous contera sans doute d’autres histoires urbaines avant de vous ramener jusqu’à votre domicile. « C’est ici que bruisse le sang frais, dans ces quartiers à la jonction des communes d’Anderlecht et de Molenbeek, où vivent des classes ouvrières qui voient passer les rêves et les péniches sur le canal Bruxelles-Charleroi ».

Une dernière chose…pour votre sécurité, votre nom de code sera désormais et à jamais Johnny Bruxelles.

Vous souhaitez faire la même déambulation en ville ? Votre itinéraire se trouve ici !

Anne-Lise Remacle
10.09.2018