Ce texte n'a pas de titre

Nicolas Ancion
04.04.2019
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Nicolas Ancion Dr 22

Passa Porta a commandé à l’auteur belge Nicolas Ancion un texte pour les « Conversations avec des lecteurs imaginaires », un programme du festival. Le dimanche 31 mars 2019, Nicolas Ancion nous l’a lu en compagnie de Stéphane Lambert, Delphine Lecompte, Koen Peeters et Lenny Peeters.

Le plaisir de lire est plus proche de la magie que de n'importe quelle autre activité humaine. Ce qui se joue, littéralement, dans la tête du lecteur, au moment où son regard part à la rencontre du texte, est d'une richesse telle et d'une si forte intensité que cette puissance mentale, cette énergie cérébrale en pleine ébullition, parvient à repousser la réalité et à la tenir à distance.

Tous les lecteurs se souviennent d'une de ces séances de lecture et de yoga involontaire où ils se sont soudain rendu compte qu'ils n'étaient plus assis sur le fauteuil où ils s'étaient confortablement installés au début du roman, mais vautrés, les genoux repliés autour d'un accoudoir, la nuque posée sur l'autre et que tout ce qui s'était produit dans ce monde-ci entre ces deux positions n'avait en quelque sorte absolument pas existé.

L'essentiel était ailleurs. Mais où ?
Nulle part, tout simplement.

Car ce qui se joue, telluriquement, quelque part sous la face cachée du crâne du lecteur, n'a pas lieu, n'a pas de lieu, alors que tout semble s'être déroulé sous nos yeux, précisément. Nous avons l'impression d'avoir tout observé, tout senti, tout ressenti surtout, sans avoir quitté l'inconfort de notre siège, le papier peint du salon, la déco Ikéa de notre chambre, le plafond incurvé du TGV ou du métro. Dans le train, dans l'avion, le lecteur parcourt des kilomètres, traverse des continents, sans y prêter attention. Ce qui le passionne n'existe pas. Et il le vit vraiment, de bout en bout, de la première à la dernière ligne.

Lire c'est vivre, tous les lecteurs en font l'expérience. Et les auteurs y croient eux aussi.

La fiction n'est pas qu'un mensonge merveilleux, elle est surtout (et aussi) un miracle. Une invitation à explorer un monde qui n'existe pas et à lui donner vie. Comme Alice se faufile par le terrier, le lecteur, en soulevant la couverture et en tournant les premières pages bien inutiles, entrouvre une porte sur un monde non seulement invisible, mais surtout inexistant, jusqu'à ce qu'on s'y aventure.

Tantôt une jungle dense, où il faut se frayer un passage à coups de machette (un Palais des Haches, aurait écrit François Muir), tantôt un luxueux paquebot de croisière où tous les services sont inclus (une lecture d'évasion, diront d'autres). La vraie magie ne surgit donc pas sous la plume de l'auteur, mais dans la tête des lecteurs, parfois dans leur souffle aussi, quand c'est à voix haute qu'ils font résonner le texte. Les bons lecteurs pour moi ne sont pas nécessairement ceux qui cherchent les œuvres les plus difficiles, les pistes noires et les parcours ardus, où il faut faire preuve d'expertise et s'accrocher à tout moment. Jeune étudiant à l'université, c'est ce que j'imaginais pourtant. J'étais convaincu qu'il y avait en lecture comme dans le reste de l'univers des hiérarchies et des classifications, de bons et de mauvais lecteurs, des besogneux, des méritants, des travailleurs, des paresseux. Quelle naïveté ! Quelle misère de la pensée. Les bons lecteurs sont ceux qui aiment pousser la petite porte, qui prennent plaisir à se faufiler de l'autre côté du miroir. Certains le font pour l'évasion pure, pour le plaisir de vivre les fausses histoires que subissent de fausses gens dans de faux décors. Ils aiment que ces péripéties les rassurent sur l'état du monde. Grand bien leur fasse. D'autres ont des envies plus subtiles, plus précises, plus charnelles. Ils prêtent aux mots une valeur sacrée, la littérature est pour eux une forme de liturgie, bénis soient-ils et bienheureux, béatifiés aussi, si ça leur chante. Certains relisent dix fois le même roman comme d'autres vont chaque année en vacances dans le même camping ? Pourquoi pas ? Les flots bleus ou la Recherche du temps perdu, quelle différence ?

Voilà.
J'ai déjà beaucoup parlé et je n'ai encore rien dit. C'est une habitude chez moi. Une marque de fabrique en quelque sorte. Car, en ce qui me concerne, la question des lecteurs, je l'ai résolue depuis longtemps et de deux manières bien différentes.

Mais avant d'y venir, il faut quand même rappeler que pour le malheureux auteur qui sue sur son manuscrit, il n'y a pas de lecteur du tout avant une éternité ou presque. L'écriture se vit en solitaire pendant des mois. L'auteur à sa table entrevoit des scènes, discerne des mondes, des odeurs, sent que des enjeux se tiennent tremblant à la périphérie de son regard. Il entend des voix aussi. Mais tout ça n'a pas de forme. Ce n'est que de la brume. Du lisier. C'est la première phrase qui tire les autres. Pour ce texte-ci comme pour tous les autres. Des mots, rien que des mots. Un sujet, un verbe, un temps, un ton, un rythme. Le reste suit. Parfois vite et sans effort, comme un ruisseau de montagne qui cascade de rocher en rocher entre les fougères. Parfois péniblement, façon plan d'eau croupi, dans lequel ne remuent que quelques plantes irradiées et des mollusques radioactifs. L'auteur s'embourbe. Il est foutu de ne jamais ressortir vivant du labyrinthe qu'il a pourtant construit de ses mains.

Le romancier, par exemple, se retrouve souvent dans cette position-là. Il n'a pas le temps de penser aux lecteurs, il veut sauver sa peau. Il cherche le passage le plus court vers la sortie. Il suffoque, il a besoin d'air.

Peut-être que penser aux lecteurs, justement, l'aiderait à reprendre son souffle, à prendre du recul, à poser son cul un instant plutôt que de s'agiter en vain. Il pourrait entendre alors le torrent qui frémit tout là-haut, se laisser emporter par le cours des mots. Mais il ne le fait que rarement. Il ferme les yeux, les oreilles et s'enfonce un peu plus dans les Fagnes de son texte.

S'il pense aux lecteurs, dans ces instants-là, c'est en se disant que le jour où quelqu'un lira tout ça, c'est que le chantier sera fini, que l'auteur en sera sorti. Vivant, on l'espère, mais pas toujours.

Pour la plupart des auteurs, je le crains, les lecteurs viennent bien trop tard, une fois le travail achevé. Tout au long de l'écriture, ils ne sont que des abstractions. Et ceux qu'ils rencontrent ensuite, une fois le texte publié, n'ont pas l'occasion de leur confier grand-chose. La plupart du temps, ils sont venus écouter l'auteur, pas lui faire part de ce que la lecture a éveillé chez eux.

Quand un auteur parle de son nouveau livre, les lecteurs ne l'ont pas encore lu. C'est confortable, ils ne peuvent pas contredire les bêtises qu'il raconte. Ils ne peuvent pas démonter son piètre argumentaire de vente ou lui signaler que l'essentiel est ailleurs, que son livre parle d'autre chose ou autrement. Que son livre n'est pas celui qu'il a cru écrire, mais un tout autre artefact. Et que seul celui-là a la moindre importance.

Quand les lecteurs viennent demander une dédicace, ils se contentent en général d'un gentil compliment (« j'ai aimé tel titre »). Ça fait plaisir, bien sûr, mais ça n'aide pas vraiment à saisir qui sont les lecteurs ni comment ils vous lisent.

Mal, probablement, diront les auteurs dépressifs. Trop peu, ajouteront les auteurs fauchés. Trop attentivement, diront les auteurs descendus par la critique. Trop tard surtout, ne concluront pas ceux qui ont rendu l'âme avant que leur œuvre ne rencontre le succès. Je vous laisse le plaisir de compléter la liste, elle est libre de droits.

Je disais plus haut que j'ai résolu ces problèmes. C'est vrai. Non pas que j'aie trouvé une solution universelle, plutôt que j'en ai adopté deux, très différentes l'une de l'autre.

D'abord, je vais très souvent dans les écoles. Depuis plus de vingt ans. Un hasard que je ne m'explique pas (mais qui m'arrange) fait que les livres que je rédige à l'attention des vieux lecteurs plaisent souvent aux plus jeunes. Et aux profs. Ça tombe plutôt bien.

Du coup, quand je vais à la rencontre des élèves dans les classes, je découvre de vrais lecteurs. Environ cinquante fois par an. Depuis vingt ans, ça en fait plusieurs dizaines de milliers. Avec des yeux, des mains, des boutons aussi (c'est l'âge qui veut ça). Des corps, en résumé. Des avis bien tranchés aussi. Des questionnements, des suggestions et une spontanéité qu'on ne croise pas souvent ailleurs. Rien de tel que des lecteurs qu'on a forcés un livre pour exprimer sans détour le fond de leur pensée. Ils vous en veulent. Ils sont furieux. Ils sont ravis que vous soyez venu pour vous le dire en face. Et ils se rendent compte que eux non plus ne nous imaginaient pas comme ça. Avec des boutons, un menton mal rasé, des cernes, un corps, en résumé.

D'année en année, je les trouve de plus en plus jeunes et je me demande bien pourquoi. De plus en plus souvent, ils n'étaient pas encore nés au moment où j'ai écrit le texte qu'ils ont lu. Je ne pouvais donc pas penser à eux seul face à mon cahier et à mon ordinateur. Et pourtant ce sont eux, mes lecteurs...

Certains ne parlent pas couramment le français et l'ont appris à l'école. Parfois c'est le premier livre qu'ils lisent de bout en bout. Ce n'est pas à eux que je pensais quand je cherchais à me sortir vivant du bourbier de mon histoire... Tant de temps a passé depuis l'écriture qu'ils connaissent souvent mieux le roman et les personnages que moi. Ce n'est pas moi qui réponds à leurs questions, ce sont eux qui m'expliquent leurs interrogations et nous tentons ensemble d'y apporter réponse. Eux avec leurs certitudes un peu vertes, moins avec mes doutes et mes obsessions. Ensemble, nous sommes plus malins que seuls de notre côté. C'est de la magie, à nouveau. Comme la lecture.

Le débat, la rencontre, la discussion et les idées qu'on creuse collectivement, cela tient du prodige.
Voilà peut-être pourquoi je ne me lasse pas de ces rencontres scolaires, même si j'ai sans doute dépassé depuis longtemps le millier de classes rencontrées.

Je vous avais annoncé tout à l'heure deux solutions. Il est temps que je parle un peu de la seconde. Elle est beaucoup plus intimement liée au geste d'écrire en lui-même. Je me suis lancé depuis quelques années dans des défis d'écriture en direct. Une performance, dirait-on en art contemporain. Un grand coup de pied au cul, dis-je plus simplement. À cinq reprises, j'ai annoncé que j'allais écrire un roman en 24 heures chrono. Et je l'ai fait. Cinq fois. Au-delà du plaisir un peu dingue d'achever en une journée et une nuit ce que je suis incapable d'accomplir en six mois à la maison, il y a le bonheur continu de ne pas écrire seul, mais de le faire en direct, en contact permanent avec les lecteurs. Car le texte que j'écris, dans ces marathons, est directement accessible, en temps réel, sur Internet. Ce qui permet à des centaines de lecteurs de suivre l'écriture sans décalage et de m'envoyer leurs impressions et leurs encouragements.

De m'apporter des fruits aussi. Et de l'eau pour tenir le coup.

Ces performances m'ont appris à quel point les lecteurs sont gentils et attentionnés. À quel point la fiction éveille chez eux quelque chose d'intime et d'exceptionnel. Lire est pour eux une aventure. Une expédition, un voyage. Comme l'écriture pour moi. Je ne sais jamais où je vais, encore moins comment je vais y arriver, par quels détours et dans quel état. C'est mon plaisir d'écriture. Mon cauchemar aussi.

C'est un miracle, je le répète, de voir que ces errements et ces parcours non balisés finissent par devenir des repères dans l'esprit des lecteurs. Dans le meilleur des cas, ils sortent de ces histoires en emportant des émotions, des souvenirs.

Ils ont peut-être un peu grandi.

Ils sont parfois persuadés que mon livre les a aidés.

Ils se trompent, évidemment.

Ce sont eux qui m'aident à croire encore et toujours que la fiction est plus forte et détonante que la vie. Merci.

Et puisque ce texte n'a pas de titre, pour une fois, je laisse à ses lecteurs le soin de lui en donner un. Si nécessaire, je tiens à leur disposition un stylo pour l'écrire en haut de la première page. Et si l'envie vous vient, on en profitera pour discuter. De ça et de tout autre chose. De la différence entre la magie et la prestidigitation, par exemple.

Nicolas Ancion
04.04.2019