En résidence : une nouvelle « cosmocomique » de Daniel Canty

Daniel Canty
22.07.2020
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David Menidrey Zp Us Oqz By Fg Unsplash

Pour les amoureux de Calvino, Borges et Rabelais, nous proposons « Soliton et Gigantume », une nouvelle bien « cosmocomique » de Daniel Canty. Cet auteur québécois était écrivain en résidence à Passa Porta au début de cette année et a également été notre invité pour un atelier de traduction. Accompagnés par le traducteur littéraire néerlandophone Daan Pieters, dix participant.e.s enthousiastes ont pu discuter de leurs différentes versions avec l'auteur. Après un deuxième tour, le texte de Fien Bovend'aerde, étudiante en langue et littérature à l'Université d'Anvers, est sorti comme le plus beau résultat. Sa traduction vient d'être publiée dans le dernier numéro du magazine littéraire flamand Deus ex Machina, dédié à la traduction, et peut désormais être comparée au texte original.


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Soliton et Gigantume

Daniel Canty


À la mémoire de ce qui n’a pas eu lieu.

C’était nulle part et jamais, un peu avant que le monde n’advienne.

Soliton et Gigantume tournaient l’un autour de l’autre, seul à seul. Ils se demandaient depuis toujours comment ils en étaient arrivés là, qui des deux était survenu le premier, et s’ils parviendraient jamais à quitter ce lieu qui n’en était pas un. Et ils tournaient et retournaient autour de leurs questions sans cesse répétées, sans parvenir à franchir l’infime distance qui les séparait, les gardant d’une réponse.

Ils ne trouvaient pas les mots qui leur permettraient, de tour en tour de phrases, de se rapprocher d’une solution. Pourtant, dans leurs temps creux, chacun pour soi, ils parvenaient à s’expliquer leurs noms. Soliton, malgré la présence, à un doigt de lui, de son impossible compagne, devait le sien à ce qu’il était habité par la solitude la plus totale qui soit. Avant et après les choses, on n’en connaîtrait aucune de plus grande. Gigantume, elle, était triste de tout ce qui, comme leur étreinte, n’adviendrait jamais. Elle croyait que c’était sa faute si ces questions qui leur retournaient les entrailles existaient, et était convaincue que, sans elles, sa tristesse n’aurait aucun lieu d’être.

Avaient-ils tort, avaient-ils raison de penser ce qu’ils pensaient? Tort ou raison d’être ceux qu’ils étaient? Qui sait? Le langage n’était pas encore lui-même, et ils ne se savaient être ni homme, ni femme, ni jeune, ni vieux. Au milieu de rien, ils étaient géants, ils étaient minuscules, et ils donnaient la mesure de tout ce qui ne parvenait pas à être. À la distance infime et infinie qui les tenait loin, les tenait au plus près l’un de l’autre, et qu’ils ne songeaient même pas à nommer, ils étaient deux noms sans chose à s’adjoindre, tournoyant ensemble, se désignant sans cesse l’un et l’autre.

Enfin, toujours, nulle part et jamais, à un moment donné, une lumière s’allumait entre eux, et mettait un point final à leur caressante, leur impossible ronde. L’apparition des étoiles avait brisé l’orbite des géants. Une lumière étincelait, première d’un poudroiement, et l’étoffe du vide déferlait comme une vague, les emportant avec elle. Soliton et Gigantume étaient repoussés loin l’un de l’autre, tombant et tournoyant, accrochés à la frange du monde. D’étoile en étoile, la distance dépliait le vide, et de nouvelles questions remplaçaient les anciennes. Hors de quoi tombaient-ils ainsi? Vers quoi? Et qui des deux, le premier, retrouverait son compagnon manquant?

La parenthèse par où le monde venait au monde s’ouvrait et s’ouvrait. Les choses prenaient leur place. Soliton et Gigantume tombaient vers nulle part, accrochés à la pensée l’un de l’autre. D’autres qu’eux venaient, revenaient, et ce serait à leur tour de s’expliquer leurs noms.

Soliton & Gigantume ❡ Soliton et Gigantume sont les géants primordiaux, habitants du non-temps qui précède à toute chose. Soliton est le plus souvent représenté sous les traits d’un gros jeune homme, le sexe dressé vers Gigantume, femme statuesque aux mamelons brillants. Ils n’ont pas donné naissance à l’univers, mais ils ont contribué à l’engendrer. Entraînés dans une ronde perpétuelle par une attraction réciproque, ils tournent l’un autour de l’autre sans jamais pouvoir se rejoindre. (On voit dans ce pouvoir qui les lie une variation sentimentale sur la gravitation, sa loi étant supposée préexister, dans les théogonies scientifiques, à la création de l’univers.) Sans l’amour impossible de ces géants, il est concevable que le monde n’aurait pas eu lieu. Leurs noms répondent au lien tragique qui les unit : Soliton est le géant de la solitude éternelle, alors que Gigantume incarne l’amertume universelle. Quand leur ronde est brisée par la naissance de la première étoile, Soliton éjacule en un grand trait, et deux arcs lactés surgissent des mamelons de Gigantume. Le mélange amalgame l’étincelle initiale, et l’univers se gonfle en une nébuleuse lactée, repoussant les amoureux immaculés dans des directions opposées. Dans l’écart qui s’ouvre entre eux, les choses prennent place. Quand l’univers éteindra ses derniers feux, Soliton et Gigantume se retrouveront au cœur de nulle part, au plus près l’un de l’autre. S’ils s’aiment encore, le monde renaîtra, les repoussant de nouveau loin l’un de l’autre et justifiant encore leurs noms. S’ils ne s’aiment plus, nul ne sait ce qui adviendra. On dit que l’accouplement impossible de Soliton et de Gigantume engendrerait une version monstrueuse du monde, et c’est pourquoi ils sont condamnés à être les gardiens endeuillés de la possibilité. Le paradoxe qui les torture se résume donc ainsi : l’univers doit mourir pour que leur amour existe, et leur amour exister pour que l’univers ait lieu d’être.


Soliton en Gigantesse

Traduction : Fien Bovend'aerde


Ter herinnering aan wat niet is gebeurd.

Het gebeurde nergens en nooit, juist voor de wereld ontstond.

Soliton en Gigantesse draaiden in eenzame kringen rond elkaar. Ze vroegen zich al een eeuwigheid af hoe ze daar terecht waren gekomen, wie van hen als eerste was verschenen en of ze er ooit in zouden slagen deze onwerkelijke plaats te verlaten. En ze bleven maar rond hun eindeloos herhaalde vragen cirkelen, zonder de minuscule afstand te kunnen overbruggen die hen scheidde, waardoor ze het antwoord schuldig bleven.

Ze vonden de woorden niet waarmee ze zin per zin dichter bij een oplossing hadden kunnen komen. Toch slaagden ze erin om in de lege uren om beurten hun namen aan elkaar uit te leggen. Hoewel Solitons onmogelijke wederhelft zich maar op een duimbreedte van hem bevond, had Soliton zijn naam te danken aan het feit dat hij vervuld werd van de meest totale eenzaamheid. Voor en na de dingen zou niemand ooit nog zo’n groot verdriet kennen. Gigantesse was verdrietig over alles wat, zoals hun liefkozen, nooit zou gebeuren. Ze dacht dat het haar schuld was dat de vragen die hun ziel beroerden bestonden en ze was ervan overtuigd dat haar verdriet geen bestaansreden zou hebben als die vragen er niet waren geweest.

Hadden ze gelijk of hadden ze ongelijk te denken wat ze dachten? Gelijk of ongelijk te zijn zoals ze waren? Wie zal het zeggen? De taal was nog geen taal en ze wisten niet of ze man of vrouw, jong of oud waren. Te midden van het niets waren ze kolossaal en piepklein, en tegelijk de maatstaf voor alles wat niet kon ontstaan. Op de onbeduidende en oneindige afstand die hen uit elkaar en dicht bij elkaar hield, en die ze zelfs niet overwogen te benoemen, waren het twee namen die niets aan elkaar toe te voegen hadden, die samen in het rond tolden en voortdurend naar elkaar reikten.

Eindelijk, altijd, nergens en nooit, ontbrandde er op een gegeven moment een lichtje tussen hen, dat een einde maakte aan hun onmogelijke, liefkozende rondedans. Toen de sterren verschenen werd de baan van de reuzen onderbroken. Er schitterde een lichtje, het eerste van een hele fonkelende nevel, en de materie van de leegte vloeide uit als een golf en sleurde hen met zich mee. Soliton en Gigantesse werden ver van elkaar weggeduwd, ze tolden en tuimelden, klampten zich vast aan de rand van de wereld. Van ster tot ster spreidde de afstand de leegte uit en nieuwe vragen vervingen de oude. Waaruit vielen zij zo? Waarnaartoe? En wie van beiden zou als eerste zijn ontbrekende wederhelft terugvinden?

Het interval van waaruit de wereld ter wereld kwam, werd steeds groter. De dingen namen een plek in. Terwijl Soliton en Gigantesse zich vastklampten aan de gedachte aan elkaar, vielen zij nergens naartoe. Anderen kwamen en keerden terug, en moesten dan op hun beurt hun namen verklaren.

Soliton & Gigantesse ❡ Soliton en Gigantesse zijn de oerreuzen uit de tijd voor de tijd. Soliton wordt meestal afgebeeld als een gezette jongeman, met zijn geslacht opgericht naar Gigantesse, een indrukwekkende vrouw met glanzende tepels. Ze hebben het universum niet geschapen maar droegen wel bij tot de verwekking ervan. Door wederzijdse aantrekkingskracht in een voortdurende rondedans gevangen, draaien ze om elkaar heen zonder ooit bij elkaar te kunnen komen. (In de kracht die hen bindt ziet men ook een emotionele variatie op de zwaartekracht, want volgens de wetenschappelijke theogonieën is die wet ouder dan de schepping van het heelal.) Wellicht zou de wereld nooit hebben bestaan zonder de onmogelijke liefde van deze reuzen. Hun tragische band klinkt door in hun namen: Soliton is de reus van de eeuwige eenzaamheid, terwijl Gigantesse de vleesgeworden tristesse belichaamt. Wanneer hun rondedans wordt doorbroken door de geboorte van de eerste ster, ejaculeert Soliton in één grote straal en schieten er uit de tepels van Gigantesse twee melkachtige bogen tevoorschijn. Uit dit mengsel verschijnt de oorspronkelijke vonk en het universum dijt uit tot een melkachtige nevel, waardoor de onbevlekte geliefden in tegengestelde richtingen worden geduwd. In de leemte die zich tussen hen vormt, krijgen de dingen gestalte. Als de laatste lichten van het universum zijn gedoofd, zullen Soliton en Gigantesse elkaar terugvinden in het midden van nergens, zo dicht mogelijk bij elkaar. Als ze nog steeds van elkaar houden, zal de wereld herboren worden, zodat ze opnieuw uit elkaar worden gedreven en ze hun namen andermaal eer aandoen. Als ze niet meer van elkaar houden, weet niemand wat er zal gebeuren. Naar verluidt zou de onmogelijke paring van Soliton en Gigantesse een monsterlijke versie van de wereld tot stand brengen, en daarom zijn ze ertoe veroordeeld de sombere bewakers te zijn van al wat mogelijk is. De paradox die hen kwelt kan daarom als volgt worden samengevat: het universum moet sterven om hun liefde te laten bestaan en hun liefde moet bestaan zodat het universum kan ontstaan.



A propos de l'auteur

Né à Lachine dans la banlieue de Montréal (Québec) en 1972, Daniel Canty est écrivain et artiste. Depuis la fin du 20e siècle, il élabore, entre littérature et édition, cinéma et théâtre, art visuel et design, une œuvre où l’écriture se prête à toutes les métamorphoses. Sa première réalisation l’adaptation en ligne du roman d’Alan Lightman, Einstein’s Dreams (1999). Son dernier livre, La société des grands fonds (2018), explore les rapports flottants entre la littérature, l’eau et la mémoire et a été nominé pour le Prix du Gouverneur-Général du Canada et le Grand Prix du livre de Montréal. Sa prose poétique, où la curiosité encyclopédique se conjugue à une tendresse mâtinée d’humour, sonde le sentiment du temps. Voir aussi danielcanty.com

Daniel Canty
22.07.2020