« Nous sommes la première des dernières générations à pouvoir agir »

Youna Marette
13.11.2019
Fill 2 Created with Sketch. Texte d’auteur
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Essai écrit à la demande de Passa Porta, la Maison internationale des littératures, à l’occasion de la journée Ecopolis « Generation Hope », le dimanche 10 novembre 2019 au Kaaitheater (Bruxelles).

Douze ans, c’est le temps qu’il nous reste selon le GIEC avant que les modifications infligées soient irréversibles sur notre planète et sur nous-mêmes. Douze ans, c’est souvent plus court qu’attendu. C’est l’espace de temps entre mon premier jour de cours en primaire et mon dernier jour de cours en juin dernier, et dieu qu’il est passé vite ce temps. En entendant parler le monde politique et industriel, j’ai trop souvent l’impression qu’ils ne réalisent pas à quel point nous sommes dans l’urgence d’agir, à quel point la situation est grave et surtout que nous sommes dans le même bateau. Ils tendent à oublier que, cette fois-ci, il n’y aura pas d’arche de Noé, que si on coule, ils coulent avec nous, que si la planète meurt, tout meurt avec elle, eux y compris.
En Belgique et dans le monde entier, depuis presque un an maintenant, ma génération est dans la rue, dans l’espace médiatique et dans les cabinets pour demander à nos dirigeants d’agir, avant qu’il ne soit trop tard. Un an c’est long quand on n’en a plus que douze. Et pourtant, qu’a-t-on réellement obtenu ?

Qu’avons-nous réellement fait bouger ? Avons-nous seulement réellement été un élément perturbateur ?

Depuis l’année passée, j’arpente l’Europe pour faire passer un message qui n’est pas uniquement le mien : nos sociétés industrielles détruisent, elles monétisent la Nature dans un seul et unique but de profits sur le court terme. Il est suicidaire de continuer à vivre ainsi car nous faisons intimement partie de cette même Nature que l’on fragilise depuis bien trop longtemps. Bientôt elle ne sera plus aussi clémente qu’aujourd’hui et arrêtera de nous accorder toutes nos folies. Il existe un point de non-retour quand toutes les énergies fossiles auront été épuisées, quand les énergies renouvelables cesseront de suivre notre rythme endiablé. Nous oublions que nous ne sommes que des locataires sur cette terre, que nous lui empruntons sans jamais lui rendre. Eh bien ce temps-là est bientôt révolu. Notre terre-mère souffre déjà trop de nos actes et bientôt nous souffrirons avec elle, seulement nous oublions que la planète bleue n’a pas besoin des Hommes pour continuer à exister, elle était là bien longtemps avant que nous arrivions et sera là bien longtemps après notre passage. Nous, au contraire, avons indiscutablement besoin d’elle, personne ne me contredira là-dessus, seulement peut-être une infime minorité qui espère encore que nous trouverons un moyen de nous rendre sur Mars et d’y établir une nouvelle colonie.

Au travers de toutes mes rencontres, je me suis rendu compte qu’il existait plusieurs catégories de personnes face aux enjeux actuels.

Il y a ceux qui ne croient pas qu’il est nécessaire de changer (« Le réchauffement climatique, c’est naturel » disent-ils, ceux qui pensent que le changement arrivera seul et naturellement « parce qu’après tout, historiquement, on s’est toujours adapté au contexte »), ceux qui sont convaincus qu’on va devoir changer mais ne savent pas trop comment (« Je ne suis qu’un simple citoyen, quel pouvoir ai-je contre les grands de ce monde ? »), ceux qui pensent que marcher suffira à faire pression sur les détenteurs des manettes de contrôles (« On dérange, on inverse les rapports de force »), ceux qui inversement n’attendent plus rien du pouvoir (« C’est à nous de mettre en place les alternatives ») et puis ceux qui sont prêts à poser les bombes, et à mettre fin au monde tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Si j’avais dû me poser la question l’année passée je me serais naturellement placée dans la catégorie des « marcheurs » parce que j’avais cet espoir peut-être un peu naïf qu’il suffirait de se faire entendre et de montrer notre mécontentement pour que les choses changent. Aujourd’hui je ne saurais où me placer entre les trois dernières catégories parce que j’ai de moins en moins confiance en ce que j’appellerai les « supers-citoyens », ceux à qui on a donné du pouvoir, ceux qui ont la capacité de faire bouger les choses mais ne le font pas tout le temps. Plus je les rencontre, plus je comprends à quel point le problème qui me semblait autrefois simple est en réalité complexe et représentatif de nos systèmes : nous avons créé un nombre d’acteurs incalculables qui a chaque échelle empêchera tout changement d’être effectué rapidement, efficacement et radicalement dans un soi-disant objectif de bonne répartition des pouvoirs et donc de démocratie. On peut alors se demander, à quoi sert cette génération de marcheurs, cette génération de jeunes qui tente d’infléchir la donne, jusqu’ici mauvaise, cette « Generation Hope » ? Pour moi, on ne peut parler d’eux, de nous sans réaliser que ces deux termes ne devraient pas être mis ensemble.

Il n’aurait jamais fallu sous-entendre que nous avons le pouvoir entre nos mains.

Pendant trop longtemps on nous a fait croire qu’en faisant du bruit dans nos rues on nous écoutait, on nous a fait croire qu’on dérangeait le système, qu’on arriverait à le changer par la seule force de nos paroles et de nos convictions.

On nous a fait croire qu’on était en parfaite démocratie parce qu’on s’exprimait, mais avons-nous seulement été réellement entendus ? Certes, on a réussi à changer et éveiller les consciences des citoyens, certes, on a réussi à mettre l’environnement au centre des discours politiques, certes, le climat fait maintenant la une des journaux télévisés. Mais était-ce vraiment notre objectif ?

Néanmoins ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Je suis infiniment reconnaissante des mouvements qui ont été mis en place un peu partout dans le monde. Ils ont permis de débloquer énormément d’esprits et sont sans discuter les déclencheurs d’énormément d’avancées dans les discussions aujourd’hui. Seulement, peu m’importe de voir ma tête à la télé, mon nom dans les journaux et mes écrits sur le net tant que la température continue d’augmenter. Peu m’importe d’entendre nos politiciens nous féliciter parce qu’ils se sentent « soutenus » tant que les laissés pour compte continuent de souffrir de notre exploitation injuste des richesses. Peu m’importe les « on est en train d’en discuter » ou « on va en parler » tant que les actions ne seront pas là, visibles sous mes yeux. Peu m’importe tant que mon futur et celui de mes enfants à venir sera toujours en péril, faute d’avoir eu le courage d’essayer pour de vrai. A quoi bon jouer les marionnettes si le spectacle n’est pas vu, entendu et compris par les bonnes personnes ? Alors certes, ma génération aura fait bouger les lignes, mais de quelles lignes parlons-nous ? En me relisant, il est difficile de ne pas être pessimiste quant à la suite, il est difficile de se dire que notre combat a encore du sens aujourd’hui, pourtant je continue et je ne suis pas la seule. Mais pourquoi ?

A travers mes voyages, en découvrant d’autres cultures, d’autres personnes, j’ai réalisé qu’il existait des solutions, que les « sociétés alternatives » dont nous aimons bien parler comme d’un rêve en Occident existent déjà ailleurs, parfois moins loin de chez nous qu’on veut bien l’entendre. Certaines personnes ont réussi à sortir des sentiers battus, elles ont réussi ce qui nous paraît impossible chez nous : construire une société avec des valeurs fédératrices plutôt que séparatrices où chacun a conscience du fait qu’on fait partie intégrante d’un écosystème : partage, acceptation de l’autre, ouverture sur le monde, connexion avec la réalité/la Nature et démocratie, une vraie démocratie cette fois-ci, où le peuple a réellement son mot à donner et non uniquement via des urnes quelques fois sur toute une vie. Une démocratie où les représentants du peuple sont un miroir de celui-ci, non parce qu’ils sont aptes à démontrer de l’empathie mais tout simplement parce qu’ils vivent dans les mêmes conditions que les électeurs et prennent donc les décisions de manière plus juste, étant donné que ça les impactera aussi. Il nous suffirait donc de suivre ce genre de modèle, à plus grande échelle bien sûr mais cela reste faisable. Ces sociétés sont l’exemple parfait pour démontrer que non, sortir d’un système basé sur la croissance économique infinie n’est pas égal à retourner vivre dans une caverne, isolé de tout et du « monde réel ». Certes la transition ne se fera peut-être pas facilement et naturellement mais elle est aujourd’hui plus que nécessaire, elle est même vitale.

Quand on parle de transition on ne peut s’empêcher de penser indirectement aux jeunes qui la demandent chaque semaine. Cette « Generation Hope » qui pour beaucoup est porteuse d’espoir d’un meilleur lendemain, d’un autre monde naissant. Bien qu’elle ait été critiquée pour avoir marché un smartphone en poche, été un jour chez McDonalds, acheté ses vêtements chez H&M et voyagé en avion, elle est toujours là, fière des actions passées et impatiente des actions à venir. On pourrait presque la comparer à un coureur, selon moi : elle court sans trop savoir où elle va, parfois le terrain est plus boueux et plus difficile à pratiquer qu’attendu, parfois elle oublie qu’après la descente bien agréable une rude montée suit, parfois elle pense voir la ligne d’arrivée puis se rend compte qu’elle s’est trompée de chemin et se doit de faire demi-tour.

Ce coureur, c’est tous les jeunes qui, un jour, sont venus fouler les rues plutôt que d’être en cours, qu’il vente, pleuve ou neige.

C’est tous les jeunes qui réfléchissent à comment mettre sur pied un autre type de commerce, tous les jeunes qui s’interrogent sur le sens qu’ils veulent donner à leur existence, tous les jeunes qui choisissent de faire des heures de voyage en train plutôt qu’un aller-retour en avion pourtant beaucoup plus attrayant, tous les jeunes qui interrogent chaque jour leurs aînés et remettent en cause nos habitudes et les lois qui régissent ce monde. C’est eux, nous, moi et vous.

Pour synthétiser mes idées, voici un extrait du manifeste que j’ai co-rédigé avec mes camarades de Génération Climat en début de cette année. Il représente noir sur blanc ce que nous, les jeunes, attendons encore de ce monde :

Ce que nous demandons est simple : la société ne peut pas continuer à prêcher une croissance permanente qui ne pousse qu’à produire plus, consommer plus, et polluer beaucoup plus sans aucune attention réelle aux conséquences tragiques pour la terre et ses habitants, ni à la finitude des ressources vitales de la planète. Il faut enrayer le réchauffement climatique en arrêtant les gaz à effet de serre, la destruction massive des terres arables par l’agriculture ultra-intensive, l’élevage de viande sur pattes irresponsable et scandaleusement indigne pour le bien-être des animaux, le massacre des océans par la pêche aux filets dérivants, l’utilisation massive des énergies fossiles polluantes ou la pollution gigantesque occasionnée par les avions et les bateaux. Ce que nous voulons, c’est un monde où l’homme vit en harmonie avec la terre car nos destins sont totalement indissociables, qu’on l’accepte ou non n’y changera rien. Ce que nous voulons c’est que toute décision politique ou économique prenne en compte l’impact réel de celle-ci sur l’environnement. Ce que nous voulons c’est une société durable, éthique, circulaire et de proximité dans laquelle la plupart des biens de consommation sont consommés près de leur lieu de production, en fonction des saisons, et dans le respect de ceux qui les produisent. Ce que nous voulons c’est une beaucoup plus grande justice sociale, car la société de surconsommation n’enrichit malheureusement qu’une très infime partie de la planète, les super-riches. Pour les autres on parle souvent plus de survie que de vie, l’actualité nous parle tous les jours de ce retour à la pauvreté de tellement de nos concitoyens.

La « Generation Hope » s’est mise en marche dans le monde entier, et de plus en plus de familles, d’adultes, de scientifiques, d’associations, et même de politiques nous rejoignent tous les jours. Aujourd’hui il serait insensé de croire que nous allons transformer le monde seuls, en un jour, sans aucune aide extérieure des plus âgés. Nous allons avoir besoin de toutes les forces vives sur cette planète, jeunes comme moins jeunes car c’est ensemble, main dans la main, que nous allons devoir réécrire les pages de notre histoire. C’est la seule manière d’y arriver de manière juste, solidaire et fraternelle. Et pour rappel, nous ne défendons pas la Nature, nous sommes la Nature qui se défend.

Youna Marette, 2019
Youna Marette
13.11.2019