Manger pays. Pour la Nuit des écrivains

Aïko Solovkine
10.11.2020
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Texte Aiko La Nuit 1

Comment naît un roman ? Par quelles premières images ? À l’occasion de la « Nuit des écrivains » organisée en collaboration avec la Première le 10 novembre 2020, Passa Porta a demandé à l’autrice et journaliste belge Aiko Solovkine (Rodéo) de nous emmener dans les coulisses de l’inspiration de son roman à venir, Simba. De Charleroi au Katanga…

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L’idée et l’envie d’écrire Simba, mon nouveau projet de roman, me sont venues il y a deux ans, lors d’une résidence littéraire effectuée à Charleroi.

Cette ville.

Son décor de film soviétique balancé au bord du chemin de halage qui ourle le canal.

Son invraisemblable jungle de métal qui s’étire du cœur de la cité à ses confins sur une centaine d’hectares, dans un foutoir de cheminées, crassiers, conduites aériennes, canalisations et passerelles entrecoupées de friches.

L’inceste continu entre habitat et industrie, qui donne le sentiment de vivre dans une usine et non à côté.

Les toitures en shed de fabrique à l’abandon et les rangées de maisons fanées. Un chevalement au loin et plus loin encore, le haut fourneau de Marcinelle posé en vaisseau spatial au milieu de la déglingue.

Rien ne s’efface. Ce qui a crevé pourrit sur pied faute d’être éliminé. La moitié de la ville est une cicatrice et son résidu, une plaie encore à vif.

Un temps figé dans la rouille, poignant et désespéré, qui ébruite quelque chose de nous - et tant de ce pays. Charbon, verre, laine, acier, métal, pierre, papier, chemins de fer. Vers 1850, la Belgique est l’atelier de l’Europe. La deuxième puissance industrielle au monde après la Grande-Bretagne et la première sur le continent européen. Son savoir-faire et ses capitaux s’exportent partout. Dans Le Capital, Karl Marx la qualifiera de paradis du libéralisme.

Une tour de refroidissement qui crache son nuage. Les quais de chargement de la tréfilerie et les écluses veillées par des cormorans perchés sur des bandes transporteuses. Le parc à ferraille de l’aciérie électrique et la chorégraphie de son grappin géant qui descend jusqu’aux péniches pour s’y emparer de leur ferraille.

D’un terril à l’autre

Et puis, la chaîne de terrils à l’automne, couverte de feuilles d’or et qui m’évoque un autre monceau de déchets miniers, à plus de 11 000 kilomètres au sud : le terril de la mine de l’Etoile à Lubumbashi, province du Katanga, République Démocratique du Congo. Le Katanga, ex-joyau de la couronne mentionné dans la vulgate coloniale comme « étant passé en un laps de temps record de la préhistoire au XXe siècle pour devenir une sorte de bassin de la Ruhr africain. » Les cartes géographiques d’avant la colonisation représentaient le Katanga par des taches blanches dans lesquelles était inscrite une formule pleine de promesses : hic sunt leones. Ici, vivent des lions. Ce qui me ramène au titre de mon roman, Simba, qui signifie précisément « lion » en swahili.

Passé sidérurgique belge et Congo. Je tenais les prémisses de mon projet et les deux premiers brins qui en tresseraient la trame. Comme le dit une célèbre chanson martiniquaise, j’allais manjé péyi, soit consommer local et me réapproprier les produits du terroir. Autrement dit, me plonger dans l’histoire belge, dont l’enfance est noire, et doublement. Noire de son charbon qui participa tant à sa prospérité, noire de cette Belgique d’Afrique qu’était le Congo colonisé et le deuxième brin de ma tresse. Dès le départ ou presque, les deux ne cessent de s’enchevêtrer, créent une iconographie, un credo, des stéréotypes et un scénario sans cesse expurgé de ses turpitudes, un vocabulaire et une mythologie. Celle de la Belgique de papa, catholique, unitariste, royaliste et augmentée d’une dixième province qui fait 80 fois sa taille et est, selon l’expression éculée, un véritable scandale géologique. De 1885 à 1960, on y retrouve Léopold II et « Bwana Kitoko ». Deux Guerres mondiales dont la dernière voit fleurir la bombe atomique à l’uranium, tout droit sortie des mines de Shinkolobwe, au Katanga. La Guerre froide où l’équilibre entre blocs opposés est garanti par les armes nucléaires et leur précieux combustible katangais. De quoi conférer à la Belgique un rôle géostratégique de premier choix sur l’échiquier mondial.

Et puis l’indépendance du Congo, l’assassinat de Lumumba, des routes qui se séparent, en apparence tout du moins. La fin de la colonisation correspond peu ou prou au début de la fédéralisation du pays. À la scission territoriale se greffe au fil des décennies un morcellement identitaire sur fond de désindustrialisation croissante. Dans les années 80 s’enracine un climat poisseux, émaillé de scandales politico-financiers, de rumeurs, de braquages sanglants, d’attentats, de disparition d’enfants, d’affaires glauques et irrésolues, qui petite déjà, suscitait en moi un profond malaise. Outre la chute du Mur de Berlin, la victoire idéologique du néolibéralisme et son bonheur sans alternative, les derniers génocides du millénaire, la fin des grands récits et l’avènement de la globalisation financière, les années 90 culminent en Belgique avec l’affaire Dutroux qui précipite la perte de confiance de la population dans les institutions et les responsables de leur fonctionnement. À elle seule, elle aimante tout ce qui pourrit sous les tapis du royaume depuis des décennies.

Totems et tabous

Le troisième brin de la trame de mon récit agrège les deux premiers en fiction. Pour lui donner vie, j’ai mangé pays en puisant dans ma propre mythologie belge, qui s’égrène de l’après-guerre au seuil de l’an 2000. Simba sera le récit d’une Belgique crépusculaire qui n’en finit pas de se décomposer. Ses totems et tabous sont forcément teintés de Congo. De faits divers sordides qui continuent de hanter sa mémoire, de friches industrielles et de trafics en tous genres. De mystérieux braquages dans des supermarchés et de fillettes qui disparaissent. De Golf GTI et de camionnettes blanches. De désindustrialisation et de gens ordinaires et perdus accrochés à un monde qui disparaît et déjà broyés par celui qui vient. Au fond, Simba parlera d’eux, de ces êtres sans éclat confrontés à des mutations de paradigmes rapides et à l’angoisse de lendemains aux contours flous. Et qui un jour dérapent. Simba se déroulera essentiellement dans les années 80 et 90, cette période liminaire et dangereuse qui marque le passage entre deux cycles, ceux de la fin de tout et du début de quelque chose. Et qui mieux que d’anciens colons aigris et en proie à l’incurable nostalgie de ce Congo qu’on ne leur rendra pas, pour incarner le fait que souvent, changer, c’est perdre ?

Aiko Solovkine, automne 2020

Photo © Ivan Bandura
Aïko Solovkine
10.11.2020