La standardisation est notre ennemi commun
Chaque année, le Prix des 5 continents récompense, notamment sous la houlette de Passa Porta, un livre reflétant, sur les cinq continents, l’expression de la diversité culturelle et éditoriale en langue française.
En 2026, c'est l'auteur Alexandre Lenot qui a obtenu ce prix prestigieux pour son dernier roman, Cette vieille chanson qui brûle, publié aux Éditions Denoël (France).
Nous avons demandé à Alexandre Lenot un texte inédit qui parlerait de sa perception de la francophonie.
Dans un documentaire sur les vacances estivales des immigrés marocains et de leurs enfants nés en France, Mohamed El Khatib nous fait entendre les histoires de ces hommes retournant au pays dans des voitures surchargées, les bagages ficelés sur le toit, les femmes et les enfants se contorsionnant dans le petit habitacle. Le film n’interroge presque que des hommes. Ce sont eux qui tiennent la barre, qui doivent piloter ces embarcations alourdies dans le tumulte et la touffeur, qui ont la responsabilité d’amener tout le monde et toutes choses à bon port. Leurs yeux pétillent, leurs visages s’ouvrent et leurs langues s’emballent quand ils parlent non pas des vicissitudes de ces odyssées, ni même du temps béni qu’ils passent auprès de celles et ceux qu’ils ont quittés au moment de l’exil mais bien quand ils évoquent celle qui permet tout, celle sans qui rien n’est possible, leur monture infatigable que des journalistes ont surnommée, non sans condescendance, “la bête de somme de l’Afrique”, celle qui donne son nom au film : la 504, fabriquée par Peugeot.
En prêtant l’oreille, on entend bien sûr qu’elle est endurante comme un bon cheval, comme celui qui, dans le Livre des mutations chinois, a un courage aveugle, qu’elle est fiable comme une bonne épouse, qu’elle est abordable, que tous les voisins ont la même. On se souvient bien sûr, en tout cas chez celles et ceux de ma génération, du groupe 113 prenant possession de la scène à son volant, un soir de grande écoute à la télévision républicaine et nationale. Mais on entend surtout qu’elle est réparable. Qu’avec des connaissances minimales en mécanique et le sens de la débrouille, on peut la remettre d’aplomb quand elle flanche.
C’est une vieille histoire, qui me semble venir de très loin.
Quand Nicolas Bouvier rejoint Thierry Vernet un soir d’été de 1953 près de Belgrade, ils embarquent dans une vieille Fiat qu’ils ont retapée ensemble pour quitter les Balkans et gagner l’Orient. Ils sont jeunes et ont peu de moyens, eux aussi la rêvait endurante, fiable et bon marché. Ils l’ont choisie facilement réparable.
Le livre dans lequel Nicolas Bouvier raconte ce périple-là s’appelle L’usage du monde. Il raconte les crevaisons, les pannes, le mystère des derviches garagistes qui écoutent le chant des moteurs avant d’y plonger les mains, l’adresse des sulfurisateurs qui savent ressusciter les pneus les plus éreintés au bord des routes turques et iraniennes. Il raconte que pour avancer dans ce monde, il faut ménager sa monture, savoir en prendre soin, connaitre ses rouages, être en mesure de la réparer.
Si je vous raconte cela, c’est que je vois un parallèle entre ces voitures et la langue. Je pourrais même dire : ma monture, ma voiture, c’est ma langue. C’est elle qui m’emmène à bon port, c’est elle qui me permet d’emporter ce que je dois et de rencontrer qui je veux, c’est grâce à elle que je retrouve mon chemin.
Enfant, quand ma mère s’énervait, des mots d’arabes venaient s’immiscer dans ses phrases. Des jurons, des imprécations qui surgissaient sans signe avant-coureur. Quand la colère débordait, ce qui arrivait fréquemment quand on était une mère célibataire arabe dans la France de la fin des années 1980, c’était comme si un mécanisme à l’intérieur de son cerveau ne pouvait plus faire face au torrent de ses émotions. Le dispositif qui lui permettait d’ordinaire de filtrer ce qu’elle allait dire et de le conformer à la langue française, et par là aux exigences de la vie en France - un ton policé, un certain raffinement dans la structure de la phrase, une élégance dans la façon de tourner sa colère en cynisme ou en dérision - ne fonctionnait plus. Ses phrases si soigneusement construites, son langage un peu suranné qu’elle avait appris petite en récitant La Légende des Siècles, la beauté qu’elle trouvait avec joie dans les livres d’Amin Maalouf - son écrivain préféré qui réconciliait pour elle le monde arabe et la langue de Victor Hugo - se teintaient alors d’exotisme. Il y avait les mots, incompréhensibles en dehors des quelques jurons que mon oncle avait bien voulu nous traduire. Il y avait le son aussi : des “r” qui ressemblaient aux nôtres dans la mesure où une tornade ressemble à une légère bise de printemps, des bruits de gorge que j’étais trop jeune pour trouver beaux, et des grondements bien plus adaptés que tout ce que la langue de Molière me proposait pour exprimer la fureur. Sans doute, dans mon inconfort face à ces surgissements-là, dans ma honte quand cela arrivait en public, étais-je déjà très français, et ainsi contaminé par ce que notre culture a fait de l’histoire commune de mon pays et du monde arabo-musulman, une histoire pleine de non-dits, de fautes non avouées et donc jamais pardonnées, et de ressentiments.
J’ai mis des années à comprendre que la langue de ma mère n’était pas cassée, qu’elle n’avait pas à être réparée. C’est quand son multilinguisme a été mis à mal que j’ai vu à quoi pouvait ressembler une langue brisée, une monture trop fatiguée pour avancer.
Bien plus tard dans nos vies, elle a connu de grandes tristesses qui l’ont rendue de plus en plus mutique. Ce n’est pas tant qu’elle ne voulait plus s’exprimer, c’est plutôt que l’apathie et le désarroi lui retiraient petit à petit les outils pour le faire. Les tristesses grignotaient sa maitrise de la langue française. Un soir au dîner, elle a tendu la main vers moi et s’est arrêtée en plein milieu de sa phrase. Elle souhaitait que je lui passe quelque chose mais quoi ? Le sel ? De l’eau ? Elle a fini par refaire le trajet à partir du mot arabe, qu’elle a traduit en allemand, puis en anglais et de là, j’ai pu lui tenir la main pour l’amener à bon port jusqu’au mot de la langue française qui venait de s’évaporer : un couteau. A cette époque, ces incidents se sont faits fréquents mais ma mère n’était pas la proie d’une maladie neurodégénérative. C’est le passage d’une langue à l’autre, d’une identité à l’autre, qui ne se faisait plus. Il avait été scellé comme par une puissance occulte. Il a fini par s’ouvrir à nouveau, cependant. Ma mère est allée en Égypte, et pour la première fois depuis de très longues années, elle y a passé plusieurs mois dans un bain de jouvence exclusivement arabophone. A son retour, ces connexions invisibles avaient été réparées.
Elle est redevenue maitresse de son sabir et donc d’elle-même. Le monde a repris son aplomb, les pôles étaient alignés et les mots ne se volatilisaient plus. Je crois que mon désir d’écrire se tient entièrement là, dans la conscience que la langue peut faire tenir le monde debout. Et que pour cela, on fait appel à un langage qu’on a confectionné à sa main, qu’on a façonné même sans le vouloir dans son arrière-boutique, en rêvant, en ruminant, en monologuant, en se confiant ou en aimant. Le mien est le fruit de cette histoire : il scrute les mots venus d’ailleurs.
C’est un artisanat patient. Ça s’élabore malgré soi, ça commence avant qu’on ait conscience que ça a commencé et ça se termine bien après qu’on ait a cru en avoir fini. Sans doute qu’on abime cette langue qui nous est propre, spécifique, distinctive en écoutant trop souvent le langage des publicitaires et des pouvoirs en place, mais sans doute aussi qu’elle mute au contact d’autres voix nées loin de nous, qu’elle bouge sans cesse même quand ça ne se voit pas, qu’elle se nourrit de toutes les lumières, d’où qu’elles viennent, et des rencontres, surtout les plus inattendues. Que si on en prend bien soin, elle fleurit à son heure et nous emmène loin.
C’est là que les marchands d’intelligence artificielle avec leurs promesses de simplicité, de rapidité et d’efficacité m’inquiètent le plus, à vrai dire. Au-delà de l’accaparement des ressources et de l’eau, au-delà des modèles économiques impossibles à tenir sans détruire des millions d’emplois, au-delà même du piratage de nos données et de la question de l’originalité, ces dispositifs rendent la production du langage magique. Elle devient instantanée, elle ne nécessite plus aucun effort, elle est le fruit d’un processus obscur que quasiment personne ne sait décrypter. Et ainsi elle nous éloigne de nous-mêmes. J’utilise le mot « magique » en pensant à Arthur C. Clarke, l’auteur de 2001, L’odyssée de l’espace, qui affirmait que toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. En cela, l’intelligence artificielle est l’antithèse absolue de la 504 de Mohamed El Khatib et de la Fiat de Nicolas Bouvier, l’antithèse du dialecte que ma mère a forgé au fil d’une vie passée sur trois continents. L’antithèse enfin de ce que signifie le mot « francophonie » pour moi, ce mot imparfait qui devrait vouloir dire que la standardisation est notre ennemi commun.
Cette machine, personne ne peut ouvrir son capot ou juger de l’état de ses courroies à l’oreille. Qui dit magie dit initiés, gardiens du temple, suzerains et tout un clergé d’intermédiaires, celles et ceux qui auront le contrôle et qui ne seront pas issus des rangs du peuple. Celles et ceux qui imposeront leurs conditions, leurs rites et leurs dîmes. Celles et ceux qui s’arrogeront le pouvoir sur notre propre langage. Dans une récente interview, l’écrivain américain Dave Eggers dit que confier sa propre voix à une machine, cette voix qui est sans précédent dans l’histoire de l’humanité puisque chacun d’entre nous n’a jamais existé avant et n’existera jamais plus après, est un crime contre soi-même.
C’est se condamner au silence. C’est se mettre du sable dans la bouche. C’est s’enterrer soi-même.
Je préfèrerais ne pas. Je préfère continuer à boutiquer dans ma petite échoppe. Peut-être que j’ai l’air d’un vieux luddite, avec mes mains couvertes de suie et ma vue qui baisse. Et sans aucun doute, je suis bien trop lent pour la machine, la “money machine” qui, dans les mots du poète américain Allen Ginsberg,
“ingurgite la jeunesse, la spontanéité, la vie, la beauté et en premier lieu la créativité, qui consomme la qualité et chie de la quantité”.
Mais cela ne fait pas de moi un prolétaire. Un prolétaire, rappelle le philosophe français Bernard Stiegler, ce n’est pas un pauvre, c’est quelqu’un qui a été dépossédé de son savoir.
Je me souviens de la poétesse canadienne Anne Carson rappelant, en substance, que la formule célèbre de Descartes, “Cogito ergo sum” - je pense donc je suis - avait été amputée d’un mot, le philosophe ayant en fait écrit “Dubito cogito ergo sum” : je doute, je pense, donc je suis. Le dispositif qu’on nous présente comme magique ne doute pas, lui. Il agrège, compute, synthétise. Il fait des moyennes. Il applique des recettes. Il ne scrute que ce qui a déjà été analysé, standardisé et quantifié. Il ne peut pas être car il ne tâtonne pas. Il vous emmène immédiatement à destination et, ce faisant, vous prive du voyage. Et pour en revenir à Nicolas Bouvier, on ne fait pas un voyage :
“C’est le voyage qui vous fait ou vous défait”.
À propos de l'auteur
Alexandre Lenot, auteur et scénariste, est né aux États-Unis d'un père français et d'une mère égyptienne. Il vit à Paris, mais s'échappe régulièrement dans le Cantal.
Son premier roman, Écorces vives (Actes Sud), avait déjà retenu l'attention de la critique. Il écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision. Cette vieille chanson qui brûle (éds. Denoël) est son deuxième roman.
Alexandre Lenot revendique un parcours à la fois francophone et multiculturel.