La Fin. « SOUDAIN, PRISE…UX. docx »

Aurélie William Levaux
19.12.2019
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Illu Aurelie Sacs

Pour la fin de l’année, nous avons demandé à deux auteurs émergents belges de réfléchir sur l’idée de … la fin. Voici l’interprétation qu’en donne la Liégeoise Aurélie William Levaux, à qui l’on doit notamment le roman graphique La Vie intelligente (éd. Atrabile, 2019).

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J’ai ouvert mon ordinateur. Sur l’écran, sur le bureau, en plein milieu, trônait le document vide représenté par une pochette bleue. J’ai éprouvé à nouveau cette sensation tellement connue, l’estomac qui se retourne, la vision qui se brouille, les pensées qui s’emballent, la respiration difficile, une douleur intense à l’âme, au cœur, une puissante envie de crever. C’était comme ça depuis une semaine, depuis que j’avais créé et nommé ce document. À chaque fois que j’ouvrais mon ordinateur, je perdais pied. Je le voyais, lui, ce document vide, trôner au centre de l’écran, menaçant, portant ce titre glaçant, terrorisant. « LA FIN », il était écrit en majuscules dessous la pochette bleue.

J’avais toujours vu des signes partout, négatifs bien entendu. Le bouquin de citations du jour qui était dans les toilettes me faisait l’effet d’un horoscope. Si je lisais « N’essaie pas de savoir ce qu’il vaut mieux ignorer » pour le 25 novembre, j’étais persuadée qu’on me trahirait le matin même. Si je lisais « Grandis de tes erreurs » à la date du 8 janvier, je savais que je commettrais d’immenses bourdes ce jour-là. Quand on m’avait proposé d’écrire ce texte et que j’en avais lu le sujet, même si l’angle donné était celui du processus d’écriture, et le thème de la fin entendu dans le sens plutôt heureux de clôture d’histoire, de bouclage de sujet, j’avais immédiatement songé à la fin de notre amour. Justement, à ce moment-là, au moment où j’écrirais, il serait loin, justement, je le savais, je vivrais des jours sombres à lutter contre mes démons.

Le sujet tombait, là, comme pour me prévenir de la rupture, me pousser à m’y préparer. C’était un signe et j’en étais livide.

Tu penses trop par toi-même, tu n’écoutes que toi, il m’avait dit la veille de son départ. Il disait ça souvent, avec agacement. Je savais maintenant qu’il ne fallait pas que je réagisse après cela, et pas que je réagisse non plus quand il était en colère d’une façon générale. Avant, je répondais. J’ai toujours « répondu », comme disait mon père qui détestait ça lui aussi, sa parole ne supportant aucune contradiction, la personne en face cherchant à se justifier ou à donner son avis étant considérée comme insolente. Ou folle. Surtout si c’était moi. Je n’avais jamais saisi cette notion d’insolence car je n’avais jamais compris l’autorité. Ou c’était parce que je ne respectais rien, comme lui et mon père le pensaient. Avec lui, j’avais pourtant appris à mieux m’écraser. Je savais que répondre pouvait mener à de lourdes crises et si je n’avais pas eu peur, adolescente, de perdre mon père, puisque mon père il resterait, inconditionnellement, j’avais la terreur de le perdre lui. J’apprenais à m’écraser. Tu penses trop par toi-même, il avait dit dans la chambre, la veille de son départ. J’étais allée dans la salle de bain et il avait continué à me faire la morale. Je m’étais assise sur les toilettes et m’étais bouchée les oreilles, pas pour ne pas l’entendre, j’aurais évidemment aimé savoir à quel point j’étais merdique, mais je m’étais coupée du son de peur de perdre mon sang-froid et donc de risquer de lui répondre. Si je n’avais jamais compris l’autorité, je n’avais jamais compris non plus ce que signifiait penser trop par soi-même. J’y réfléchissais à chaque fois intensément. Mais toi, tu penses par qui ? Je lui demandais alors. Tu arrives à penser par moi, par exemple ? Je le questionnais. Laisse tomber, il soupirait alors, impuissant face à mon handicap.

La tension s’était manifestée au réveil, quand je lui avais raconté mon cauchemar. J’ai fait un rêve très bizarre, j’avais hésité. Oui, comme tous les jours depuis toujours, il avait dit avec le visage de la lassitude. Je m’étais tue un moment. Pas depuis toujours, j’avais rectifié en le regardant de travers. J’étais encore une fois allongée dans la boue, j’avais commencé. Il faisait très sombre, j’étais allongée dans la boue, je dormais beaucoup et je devais me réveiller à heures régulières pour balayer des légumes en rampant sur du carrelage, j’avais continué. Ensuite, je fuyais et, dans la boue qui s’était transformée en étang violet, j’ai aperçu une femme qui portait trois bébés dans ses bras, son visage était très pâle et effrayant. Toi, tu étais plus haut, sur un pont japonais, tu parlais à quelqu’un en fumant une cigarette, tu semblais négocier un truc, tu riais beaucoup. La femme a jeté ses bébés dans l’eau. J’ai essayé de les sauver, mais elle s’approchait de moi dangereusement, je t’ai cherché du regard, paniquée, mais tu avais disparu, tu t’étais tiré. C’était si angoissant, j’ai terminé essoufflée. Oui, et à cause de tes rêves, on se bouffe ton angoisse les heures qui suivent, il avait réagi. Je n’avais rien dit. Mes cauchemars naissaient de mes angoisses, pas l’inverse. Il partait sans cesse depuis des mois, chaque absence me mettait dans des états terribles, et je n’avais pas d’autre choix que de l’accepter. Lui faire part de mes désirs et de mes peurs me vouait à m’attirer ses foudres. Ne t’en fais pas, je suis très en forme ce matin, chéri, j’avais dit en balançant du cul, feignant la bonne humeur, ce dont il n’avait pas été dupe une seconde. Il était resté allongé sur le lit, le visage fermé, devant son ordinateur ouvert. Il préparait son départ. Tu vas bien ? J’avais demandé avec maladresse. Il avait froncé les sourcils. Tu as un souci ? J’avais insisté, la voix qui flanche. Arrête de me mettre la pression, laisse-moi respirer, il m’avait dit. Mais enfin, je n’ai rien fait de mal, qu’est-ce qui te prend ?, j’avais lancé hypocritement. Je vois bien que tu es en pleine panique, c’est insupportable, tu es insupportable, on n’est pas dans un roman, tu ne vois les choses que par ton prisme, il avait répondu.

Je m’étais assise sur les chiottes, je m’étais bouchée les oreilles et je l’avais laissé me moraliser. On ne se verra qu’une semaine sur deux désormais, je l’avais entendu finir, menace suprême qui avait pour don de me couper définitivement de toute joie de vivre. J’avais roulé en boule du papier cul en retenant mes larmes et étais retournée dans la chambre. J’espère que tu réfléchiras, il avait dit froidement. J’espère que toi aussi, j’avais eu le malheur de répondre. Si je pars, c’est pour ne plus réfléchir, il avait dit. Tu m’étonnes, j’avais murmuré, en lançant la boule de papier cul dans un coin de la pièce. Tu es une méchante personne, il avait jeté en enfilant son pull et il était sorti de la chambre. J’avais encore merdé.

Lui faire part de mes désirs et de mes peurs me vouait à m’attirer ses foudres.

Ne t’en fais pas, je suis très en forme ce matin, chéri, j’avais dit en balançant du cul, feignant la bonne humeur, ce dont il n’avait pas été dupe une seconde. Il était resté allongé sur le lit, le visage fermé, devant son ordinateur ouvert. Il préparait son départ. Tu vas bien ? J’avais demandé avec maladresse. Il avait froncé les sourcils. Tu as un souci ? J’avais insisté, la voix qui flanche. Arrête de me mettre la pression, laisse-moi respirer, il m’avait dit. Mais enfin, je n’ai rien fait de mal, qu’est-ce qui te prend ?, j’avais lancé hypocritement. Je vois bien que tu es en pleine panique, c’est insupportable, tu es insupportable, on n’est pas dans un roman, tu ne vois les choses que par ton prisme, il avait répondu.

Je m’étais assise sur les chiottes, je m’étais bouchée les oreilles et je l’avais laissé me moraliser. On ne se verra qu’une semaine sur deux désormais, je l’avais entendu finir, menace suprême qui avait pour don de me couper définitivement de toute joie de vivre. J’avais roulé en boule du papier cul en retenant mes larmes et étais retournée dans la chambre. J’espère que tu réfléchiras, il avait dit froidement. J’espère que toi aussi, j’avais eu le malheur de répondre. Si je pars, c’est pour ne plus réfléchir, il avait dit. Tu m’étonnes, j’avais murmuré, en lançant la boule de papier cul dans un coin de la pièce. Tu es une méchante personne, il avait jeté en enfilant son pull et il était sorti de la chambre. J’avais encore merdé.

Il était parti depuis quelques jours. Après une nouvelle nuit très agitée, j’ai ouvert l’ordinateur. À la vision du fichier « LA FIN » planté au milieu de l’écran, la sensation bien connue est revenue, l’estomac qui se retourne, la vision qui se brouille, les pensées qui s’emballent, la respiration difficile, une douleur intense à l’âme, au cœur, une puissante envie de crever. Arrête tes conneries, on n’est pas dans un roman, arrête de penser par toi-même, j’ai dit tout haut en prenant son ton à lui, ce ton d’homme tellement raisonnable. J’ai fixé le document quelques secondes. Et là, j’ai eu une idée. J’ai effacé le nom du fichier. J’ai effacé « LA FIN », et à la place j’ai écrit

« SOUDAIN, PRISE PAR UN ÉLAN D’AMOUR UNIVERSEL, ELLE GUÉRIT DE SA DÉPENDANCE AFFECTIVE, IL CESSA DE SE TIRER ET ILS VÉCURENT HEUREUX ». Nous étions sauvés.
Texte et illustration : Aurélie William Levaux, 2019
Site de l’auteur : aureliewilliamlevaux.be
Aurélie William Levaux
19.12.2019