CONGO, CONGO
Couronnée pour deux ans en 2024, la poétesse de Belgique Lisette Lombé a la mission d'écrire 12 poèmes originaux, que Passa Porta contribue à faire traduire en néerlandais et en allemand. Découvrez son dixième poème intitulé CONGO, CONGO, écrit à l'occassion de la Journée des Héros nationaux en République démocratique du Congo.
Congo-morgue,
Combien de vies contre une tonne de coltan ou de cuivre ?
Combien d’enfances dans tes blessures à ciel ouvert ?
Congo-chant de crécelles,
Aux pieds de qui s’agenouiller pour implorer la paix quand les dieux, eux-mêmes, jouent à la marelle avec tes dirigeants et les actionnaires de la planète fric ?
Congo-chaos,
Et si ce n’était pas humainement possible de pleurer pour plusieurs peuples génocidés en même temps ? Je veux dire avec la même rage. Je veux dire pendant autant d’années d’affilée. Et si nos cœurs étaient déjà trop criblés d’injustices ? Dans nos quartiers, dans nos quotidiens, dans la lie de nos élections. Et si la rareté des images documentées nous empêchait de nous mobiliser ? Fantômes de hurlements, contours flous de la souffrance, charniers recouverts de forêts.
Tropicale et si vaste, ta forêt.
Congo, Congo, je te pose ces questions comme pour retarder encore un peu la phrase dans laquelle il faudra admettre que la mort d’un Noir nous émeut toujours moins que celle d’un être plus clair.
Toujours excuses de la distance,
Toujours machette de la sauvagerie,
toujours luttes tribales,
toujours bon débarras.
Congo, tu es la gangrène et la sève,
le scandale et la graine.
Tu es l’épouvantail et le sous-sol tape-à-l’œil,
la nostalgie des léopards et la mangue juteuse de la débrouillardise.
Tatoué sur mon visage,
tu es ma cuirasse et mon mystère nu.
Congo, je voudrais trembler de froid sur ta montagne la plus élevée, dans le vêtement trop léger de l’imbécile qui ignore qu’il neige aussi en Afrique.
Tirer la langue. Goûter l’ostie-flocon.
Qu’un grand pardon me lave de mon impuissance.
Et que le choc de la candeur et de la quiétude
me fasse lâcher mon téléphone
enivré de minerais.
Main brûlée,
main gelée,
main coupée
du monde.
Et qu’à perte de vue,
volcans,
lactescence
et absence d’hommes.