des fils, des mères et le sud glacé
L'autrice galloise Carys Davies, prix du Meilleur livre étranger pour Eclaircie, est venue à Passa Porta prononcer une conférence intitulée Des fils, des mères et le Sud glacé. Une réflexion brillante, et émouvante, autour de la manière dont la vie réelle s’invite dans la fiction, de l’écriture de son nouveau roman en cours, et de la façon dont écrire sur le passé permet aussi d’interroger le présent.
Bonsoir à toutes et à tous, et merci infiniment d’être présent·es aujourd’hui. Je suis ravie d’être ici, à Bruxelles, et d’avoir l’occasion de parler un peu de mon travail – plus précisément de la manière imprévisible (et souvent, pour moi, quasi inaperçue) dont la vraie vie fait irruption dans mes œuvres de fiction.
Je partirai ici d’une question qu’un journaliste m’a posée un jour. « Vous définiriez-vous comme une écrivaine autobiographique ? »
J’ai réfléchi. J’allais sur la cinquantaine à l’époque et n’avais pas encore écrit de roman, mais j’avais en revanche écrit de nombreuses nouvelles. Par exemple, l’histoire d’un homme qui tente de séduire une femme au foyer surmenée et épuisée en inventant le linoléum ; une autre dans laquellej’imaginais Charles Dickens se faisant mordre à la main par une internée lors de la visite d’un asile. J’avais imaginé une femme poussée jusqu’aux portes de la folie parce que tout, sur l’île où elle vit, est de couleur rouge ; une vieille voiture dotée d’un esprit et d’un corps propres qui s’échappe un beau jour, sans son conducteur, d’une banlieue de Chicago ; un homme qui, dans une ville minière isolée du Colorado était pendu pour avoir mangé quatre électeurs républicains, assurant par là même la victoire du parti démocrate lors des élections municipales.
Autobiographique ? « Non, ai-je répondu à ce journaliste. Absolument pas. »
Je me rends compte à présent que je mentais, ou du moins, je ne disais pas la vérité. Ces nouvelles n’étaient pas autobiographiques au sens strict – ce n’étaient pas des événements de ma propre vie, racontés par moi. Mais je ne crois pas que cette question était posée au sens strict ; je crois que le journaliste était curieux de savoir comment ces histoires m’étaient venues, quelle part de moi-même et de ma vie elles contenaient, et j’ai conscience aujourd’hui que ma réponse n’était pas tout à fait sincère.
J’avais commencé à écrire des nouvelles au mitan de ma trentaine, alors que je vivais aux États-Unis, d’abord à New York puis à Chicago, avec mon mari Michael et nos quatre enfants en bas âge. Ces années-là, mes journées étaient atrocement chargées. Quand le baby-sitting le permettait, je travaillais comme journaliste free-lance, et parvenais quelquefois, de haute lutte, à dégager le temps de lire un livre. J’ai découvert alors, pour la première fois de ma vie, les grands novellistes américains Eudora Welty et Flannery O’Connor, Bernard Malamud, John Cheever et les autres, et ce fut une révélation. C’était ça que je devais faire ! Ce que j’aimais le plus pendant ces années-là, je crois, c’était le fait qu’inventer des histoires était un moyen d’être « ailleurs », très loin de ma propre vie, et que ces récits regorgeaient – du moins en avais-je l’impression – de choses qui n’avaient pas grand-chose à voir avec la vie réelle, mettaient en scène des personnages que j’avais inventés ou tirés de récits historiques pour les coucher sur le papier avec davantage d’imagination que d’attention à ce qui se passait alors autour de moi.
C’est vraiment extraordinaire, à quel point on peut ne pas voir ce qu’on a mis de soi dans une histoire, mais des années après cette interview, à l’époque où mes enfants, presque adultes déjà, partaient seuls pour de lointains pays, j’ai écrit une nouvelle qui était si clairement et indubitablement pleine de mes peurs les plus profondes que j’ai commencé pour la première fois – aussi incroyable que cela puisse paraître – à me demander ce que, réellement, je faisais. La plupart de mes nouvelles me demandent une ou deux années d’écriture, certaines bien davantage, mais celle-là a vu le jour en l’espace d’un après-midi. Elle est extrêmement courte. Elle s’intitule :
Pas du tout comme dans mon cauchemar
Le jour où elle est partie, j’ai pensé à toutes les choses qui pouvaient mal tourner : elle pourrait perdre son passeport ou ses lunettes, ou se retrouver à court de gel antibactérien. Ou bien les religieuses ne seraient pas là à l’attendre, pour l’emmener jusqu’à l’école comme cela était convenu. Ou elle se rendrait au distributeur automatique à son arrivée dans la ville, et il ne lui donnerait pas d’argent. Ou elle attraperait une ampoule au pied comme celle qu’elle avait eue à Solva l’été précédent, à cause de sa sandale neuve, cela s’infecterait et elle n’irait pas voir le docteur à temps et la gangrène s’installerait et, au bout du compte, il faudrait lui amputer la jambe, ou alors elle aurait emporté un mauvais type d’adaptateur, ou la serviette de voyage qu’elle aurait achetée Chez Millets serait pire qu’inutile, ou son avion s’écraserait, explosant en une boule de feu noir quelque part, loin au-dessus des montagnes – mais quand nous sommes arrivés sur place, le vieil homme au châle brillant a dit que ce n’était pas du tout ça. L’avion s’était juste brisé en deux comme un petit pain, ses miettes tombant du ciel, éparpillées.
C’était, j’imagine, une sorte d’amulette contre le désastre – l’un de ces marchés que, tôt ou tard, nous faisons tous avec nous-mêmes : si j’écris cette catastrophe, si je l’imagine en technicolor et la couche noir sur blanc sur cette page, elle n’arrivera jamais. Mais c’était aussi, je crois, la première fois que j’ai compris que l’écriture, dans toutes ces autres histoires mettant en scène des personnes inventées, souvent dans un lointain passé, et dans des lieux distants et parfois fantastiques, était une façon de se préoccuper du ici et du maintenant, une forme d’échange ininterrompu, sans cesse changeant, avec la vie et le monde.
Toute histoire naît du moment où vous l’écrivez ; si vous l’aviez écrite à un autre moment, ce serait une histoire différente. Avec le recul, je me rends compte que j’aurais sans doute dû me reconnaître dans la mère épuisée qui se laisse séduire par ce carré de lino facile à nettoyer qu’on lui propose, ou la femme qui devient un peu folle sur son île rouge, ou la vieille Chevrolet déglinguée qui se traîne le long de la rue, passant devant le Walgreens, puis le Dunkin’ Donuts. Continue vers l’ouest à travers le désert en contemplant les paysages : le parc national de Mesa Verde, le barrage Hoover, Las Vegas. Prend plein nord par-delà la frontière de l’État, vers l’air frais des Rocheuses. S’échappe pour de bon.
Et, en repensant au début des années 2000, en pleine ère Dobelyou Bush, j’aurais également dû me reconnaître dans ce cannibale mangeur de républicains du Colorado.
Pas d’inquiétude : je ne vais pas passer les quarante-cinq prochaines minutes à décortiquer tous les moindres textes que j’ai pu écrire, en cherchant des parallèles entre ma vie propre et celle de mes personnages. Ce n’est pas cela qui m’intéresse. Ce que je crois intéressant, en revanche, c’est l’alchimie entre vie réelle et imagination, entre monde privé et monde public, et ce que l’on ressent en se retrouvant pris dans le cours de l’histoire, enchevêtré dans ce qu’on nomme parfois des idées et qu’on identifie comme tel, mais qui ne peuvent être vécues que comme des expériences.
Une fois qu’une nouvelle ou un roman sont écrits et font leur chemin dans le monde, on voit soudain toutes sortes de mots abstraits entrer en jeu pour les décrire, un irrépressible besoin critique – inhérent, dans une certaine mesure, au monde de l’édition – de les analyser tout autant, et même parfois davantage, en termes d’idées qu’en termes d’histoire – me concernant, les mots abstraits qui surgissent généralement sont extinction, implantation, colonisation, complicité, solitude, foi, amour, mort. Mais les histoires ne sont pas faites de mots abstraits, elles sont faites de ce qui arrive sur la page sous forme de mots et de phrases ; elles sont faites de ce que les gens, et parfois les animaux, pensent et font et se disent entre eux, presque toujours à un moment précis et dans un lieu précis. Et en fin de compte, peu importe, dans une fiction, d’où tout cela est venu ; ce qui importe, c’est que l’endroit d’où ça vient permet à cette histoire d’être racontée de la manière particulière dont elle est racontée.
J’aime ce que disait à ce propos l’une de mes écrivaines préférées, la brillante Flannery O’Connor :
Je préfère parler du sens d’une nouvelle plutôt que de son thème. Les gens parlent du thème d’une nouvelle comme s’il était pareil au bout de ficelle qui ferme un sac de grain pour la volaille. Ils pensent qu’il suffit de saisir le thème, comme on saisit la bonne ficelle autour du sac de grain, pour ouvrir en deuxla nouvelle et nourrir les poules. Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne le sens, dans une fiction. Dès que vous êtes capable d’énoncer le thème d’une nouvelle, de le dissocier du récit lui-même, vous pouvez être sûr qu’il ne s’agit pas d’un très bon texte. Le sens de la nouvelle doit s’incarner dedans, y être rendu concret. Une histoire est une façon de dire ce qui ne peut être dit autrement, et l’on a besoin de tous les mots de cette histoire pour en énoncer le sens. On choisit de raconter une histoire parce qu’une déclaration serait inadéquate. À qui vous demande de quoi parle une nouvelle, la seule chose à faire est de l’inviter à la lire.
Je trouve tout de même un peu dur d’affirmer que la possibilité d’identifier le thème d’une nouvelle constituerait le critère ultime attestant qu’elle est mauvaise. Mais là où O’Connor veut vraiment en venir, cependant, c’est à une autre vérité, plus importante, qui est que l’on ne peut pas exprimer, ni saisir, le sens d’une histoire par le simple fait d’en parler ou d’écrire à son sujet ; seule l’histoire elle-même peut le faire. Sinon, nous n’aurions pas besoin de cette histoire, ni d’aucune forme d’art ; nous n’aurions pas besoin de nouvelles, de romans, de poèmes, de pièces de théâtre, de peinture ou de musique. Ce que Flannery O’Connor formule d’une manière on ne peut plus simple :
Une histoire est une façon de dire quelque chose qui ne peut être dit autrement.
Je ne peux parler qu’en mon nom, mais je pense que cette « façon de dire quelque chose » est avant tout un acte d’imagination et comme celle-ci fonctionne de manière si étrange et si imprévisible, se nourrissant tout autant d’émotions inconscientes, d’associations, de souvenirs et d’expériences que d’observations précises et de petits bouts de savoir, il est souvent très difficile de tout détricoter pour reconstituer, après qu’on a écrit une histoire, comment au juste elle a pu voir le jour. Encore une fois, je ne peux parler qu’en mon nom, mais quand je suis en train d’écrire, je ne me demande pas à chaque instant : « De quoi ça parle ? »
J’ai toujours su que mon premier roman, West, était parti d’une fascinante petite pépite d’or historique sur laquelle j’étais tombée dans les journaux de Lewis et Clark, les deux explorateurs que le président américain Thomas Jefferson envoya en 1804 arpenter les vastes territoires inexplorés situés à l’ouest du Mississippi, que les États-Unis avaient récemment achetés à la France. Ces journaux à proprement parler sont d’un ennui surprenant, mais un détail évoqué en passant dans la préface avait frappé mon imagination : avant que les explorateurs ne se mettent en route, Jefferson leur demanda en secret d’être à l’affût des mammouths laineux pendant leur voyage. De mystérieux ossements démesurés avaient en effet été découverts dans un marécage du Kentucky et le président espérait ardemment que le genre de créatures gigantesques auquel ils appartenaient vivait encore dans l’ouest, en partie par curiosité – Jefferson était un passionné de paléontologie – mais aussi parce qu’il était engagé dans une furieuse dispute avec les Français sur la question de savoir qui, de l’Ancien ou du Nouveau monde, possédait les plus grands animaux. Un éminent naturaliste français avait récemment publié un ouvrage où il remarquait combien les animaux d’Amérique était petits et dégénérés comparés à ceux de l’Ancien monde, où l’on trouvait des créatures telles que les éléphants et les girafes ; au grand dépit de Jefferson, ce livre avait connu un franc succès en Europe. Tout cela était fort embarrassant, et Jefferson avait désespérément besoin que ses explorateurs trouvent des mammouths laineux vivants, ce qui lui permettrait de clore victorieusement la dispute, de mettre un terme à cette humiliation et de redonner à l’Amérique, une bonne fois pour toutes, sa grandeur.
La futilité de cette chamaillerie avec les Français m’intriguait, mais ce qui me fascinait surtout, c’était l’espoir de Jefferson qu’une chose éteinte ne le soit, en réalité, pas ; j’aimais la curiosité existentielle qui transparaissait dans tout cela, et j’étais profondément triste de savoir, depuis mon poste d’observation deux siècles plus tard, que cette quête d’animaux vivantsétait vouée à l’échec. C’était l’un de ces minuscules détails historiques qui vous projettent tout droit dans la tête d’une personne d’un autre temps.
J’ai commencé à imaginer un homme, un colon anglais, veuf, nommé Cy Bellman, qui décide de partir vers l’Ouest à la recherche des mammouths, comme Lewis et Clark l’avaient fait, sans succès, quelques années avant lui.
Tout en écrivant, je lisais.
Dans les archives de la New York Public Library, j’ai lu des discours, des lettres, des journaux intimes et des articles de presse, des traités et des documents de cession de terres, étudié des cartes et tout un tas d’autres bouts de papier dressant l’inventaire de cette période particulière de l’histoire des États-Unis où la frontière de ce pays ne cessait de progresser en direction de l’ouest. À mesure que je suivais Cy kilomètre après kilomètre, phrase après phrase, dans son odyssée, j’ai commencé à saisir de quoi parlait, en partie, cette histoire. J’ai compris que celui qui guide Cy à travers ces étendues sauvages, un jeune Shawnee de quinze ans baptisé Vieille Femme de Loin, avait été chassé avec les siens de leurs terres ancestrales en Pennsylvanie, celles-là même, en fait, où Cy avait bâti sa ferme, et que cette histoire traitait, du moins en partie, de la colonisation et de la dépossession, et d’une autre forme d’extinction.
Ces aspects-là jouent un rôle très important dans le roman, mis en scène à travers la relation malaisée qui existe entre Cy et l’adolescent, et une grande partie du sens de l’histoire naît de cette relation, laquelle n’aurait toutefois pas conféré à cette histoire ce que je considère comme étant tout son sens – cette façon de dire quelque chose qui ne peut être dit autrement – si elle n’avait pas renvoyé à un événement qui avait eu lieu dans ma vie.
Ce n’est que fort longtemps après avoir achevé le roman que j’ai identifié cet événement : juste avant que mon mari et moi ne quittions le Royaume-Uni, où nous vivions alors, pour aller passer une année à New York, notre plus jeune fille était sortie de l’université, diplôme en poche. Elle n’avait pas d’emploi et, maintenant que nous lui avions loué notre maison familiale sous le pied, nulle part où habiter. Nous l’avons donc envoyée à Londres pour chercher du travail et se trouver un logement bon marché. Sur le quai de la gare de notre petite ville du nord, elle s’est mise à pleurer. De grosses larmes coulaient sur ses joues et je n’exagère pas en disant qu’elles éclaboussaient son manteau. Nous l’avons serrée fort et embrassée, l’avons saluée de la main et, si nous nous sentions coupables et nous inquiétions de savoir comment elle allait s’en sortir, cela ne nous a pas empêchés de rentrer chez nous pour finir de faire nos bagages puis de prendre l’avion pour les États-Unis.
Je trouve vraiment incroyable cette incapacité à comprendre pourquoi vous avez écrit quelque chose de telle ou telle manière avant qu’une longue période de temps ne se soit écoulée, mais j’aimerais simplement vous lire la scène d’ouverture de West, que j’ai écrite après notre arrivée à New York ; dans cette scène, Cy, mon colon anglais, suite à la mort de son épouse, part en quête des mammouths :
À ce qu’elle pouvait en voir, il avait deux fusils, une hachette, un couteau, sa couverture roulée, la grande cantine en fer-blanc, plusieurs sacoches et baluchons, dont l’un, supposa-t-elle, contenait sûrement les affaires de sa mère.
« Tu vas devoir aller loin ?
– Ça dépend.
– De où ils sont ?
– Oui.
– Mais à combien d’ici ? Mille kilomètres ? Plus de mille kilomètres ?
– Plus de mille kilomètres, Bess. Je pense, oui. »
La fille de Bellman jouait avec un fil qui pendait de la couverture de son père, laquelle, ce matin encore, était déployée sur son lit. Elle leva les yeux sur lui.
« Et ensuite, pareil dans l’autre sens ?
– Pareil dans l’autre sens, oui. »
Elle resta silencieuse pendant quelques instants, l’air tendu et appliqué, comme si elle s’efforçait de se représenter un voyage d’une telle ampleur.
« C’est très long.
– Oui, très long.
– Mais ça vaudra la peine si tu les trouves.
– Je crois, oui, Bess. »
Il la vit contempler ses baluchons, ses sacoches et la grande cantine en fer-blanc, et se demanda si elle pensait aux affaires d’Elsie. Il n’avait pas voulu qu’elle le voie les empaqueter.
Elle dessinait un cercle dans le sol boueux, du bout de sa botte. « Tu vas partir combien de temps, alors ? Un mois ? Plus d’un mois ? »
Bellman secoua la tête et lui prit la main. « Oh Bess, oui, plus d’un mois. Au moins un an. Deux, peut-être. »
Bess hocha la tête. Ses yeux la piquaient. C’était beaucoup plus de temps qu’elle ne l’avait imaginé, beaucoup plus de temps qu’elle ne l’avait espéré.
« Dans deux ans, j’aurai douze ans.
– Douze ans, oui. » Il la souleva de terre, l’embrassa sur le front et lui fit ses adieux, et la seconde d’après il était assis sur son cheval, avec son manteau de laine marron et son haut chapeau noir, déjà il s’éloignait sur le sentier pierreux qui partait de la maison en direction de l’ouest.
« Regarde bien la silhouette de ton père qui s’en va, Bess, regarde-la tant que tu peux, lança sa tante Julie depuis le porche, d’une voix forte, comme une proclamation. Regarde-la bien, Bess, cette personne, mon imbécile de frère John Cyrus Bellman, car jamais tes yeux ne se poseront sur un plus grand idiot que celui-là. À partir d’aujourd’hui, je le compte parmi les fous et les égarés. Ne t’attends pas à le revoir et n’agite pas la main, ça ne ferait que l’encourager et lui donner à croire qu’il mérite ta bénédiction. Rentre dans la maison, ma fille, ferme la porte et oublie-le. »
Bess resta plantée dehors pendant un long moment à regarder son père s’éloigner à cheval, ignorant les paroles de sa tante Julie.
À ses yeux, il n’avait pas du tout l’air d’un idiot.
À ses yeux, il avait l’air majestueux, déterminé et courageux. À ses yeux, il avait l’air intelligent et romantique, l’air d’un aventurier. Il avait l’air d’un homme investi d’une mission qui le différenciait du commun des mortels, et tant qu’il serait parti, elle garderait dans sa mémoire cette image de lui : droit sur son cheval, là-haut, avec ses sacoches et ses baluchons et ses armes – là-haut, dans son long manteau et son haut-de-forme, en route vers l’ouest.
Elle n’en doutait pas un instant : elle reverrait son père.
Bess, bien sûr, n’est pas ma fille, pas plus que je ne suis Cy, et je ne suggère pas un seul instant que cette scène serait une sorte de reconstitution transposée de la vraie vie. West est une œuvre d’imagination ; je l’ai inventée, mais l’imagination a ses mystères. Elle n’en fait qu’à sa guise, et cela a souvent quelque chose de magique. Ce qui s’est passé avec ma fille est un événement finalement assez banal, comparé à ce qui arrive à Bess ; et pourtant, impossible quand je lis cette scène, et tout ce qui vient après, de ne pas penser que j’étais en train de refaire le coup de l’amulette, mais d’une manière légèrement différente, en espérant que notre fille ne nous détesterait pas à tout jamais de l’avoir abandonnée, et qu’elle nous tiendrait toujours, toujours en haute estime.
En tout cas, d’un bout à l’autre, ce roman est imprégné de sentiments de culpabilité, d’inquiétude, de peur et d’espoir, de doute et d’amour, et si je devais trouver un synonyme du mot « sens », je pense qu’« émotion » viendrait en premier, la capacité qu’ont les histoires à nous toucher comme aucune déclaration ou simple description ne pourra jamais le faire.
Retrouvons maintenant Cy, bien plus tard dans son voyage, alors qu’il erre sans succès dans le désert avec son jeune guide Vieille Femme de Loin :
Il commençait à avoir peur de ne jamais les trouver. À craindre qu’ils n’existent nulle part dans ces forêts, en fin de compte. Que le mystère de leur disparition ne soit enfoui à tout jamais là-bas, dans la terre saumâtre et sulfureuse de l’Est, avec cette épave de défenses et d’os dont il avait appris la découverte dans le journal ; et quelle que soit l’explication, il avait peur désormais de ne jamais la mettre au jour.
Il y avait pourtant eu de brefs instants, pas si longtemps en arrière, où il avait été certain de les avoir enfin découverts – un mouvement massif et soudain devant eux, les arbres qui s’agitaient frénétiquement, des branches bousculées ou brisées, une pluie de brindilles, un frémissement et une oscillation, suivis d’un grand bruit de mastication.
Il avait fait signe au garçon de s’arrêter, porté un doigt à ses lèvres, le cœur battant à tout rompre tandis que les arbres perdaient leurs feuilles et leurs branches autour d’eux, et que des troncs s’abattaient sur le sous-bois, et alors – oh…
Rien que le vent.
Rien qu’un orage qui éclatait et déversait une pluie torrentielle, des éclairs au loin : le spectacle de la lumière blanche qui zébrait le ciel soudain sombre.
Il commençait à se dire qu’il avait peut-être brisé sa vie en se lançant dans ce périple, qu’il aurait dû rester chez lui avec le petit et le familier, plutôt que de s’aventurer ici dans le grand et l’inconnu.
Il lui arrivait désormais de s’arrêter pour regarder autour de lui les rochers aux contours fantastiques et les herbes frémissantes, et de se demander par quel prodige il s’était retrouvé dans un endroit pareil. Par moments, des volutes de vapeur jaillissaient des entrailles de la terre et s’élevaient en tourbillons ; les riches plaines alentour scintillaient et ondulaient comme l’océan au pied des roches ciselées.
Un matin en quittant le campement, Bellman s’était immobilisé au bout de quelques pas, saisi par le pétillement aquatique du paysage vide, devant lui. « Parfois, Vieille Femme, j’ai l’impression d’être en mer », avait-il soufflé doucement.
[…]
Le soir, dans la lueur du feu, il regardait les ombres danser sur le visage illuminé du garçon, qui lui semblait tout à la fois très jeune et extrêmement ancien, et il se demandait : Qu’est-ce que ça fait d’être toi ? Il sentait de nouveau le poids étourdissant du vaste mystère de la terre, de tout ce qu’il y avait sur elle et au-delà. Il sentait renaître sa curiosité et son ardent désir et, en même temps, il avait de plus en plus peur de ne jamais trouver ce qu’il était venu chercher dans ces confins. Il craignait que les monstres, au bout du compte, ne soient pas là.
De son doigt, il suivit le motif floral qui s’enroulait autour du dé à coudre d’Elsie, rond comme le monde, et se souhaita d’être bientôt rentré à la maison. Il frotta le métal terne et verdissant avec son pouce, ferma les yeux, pensa à Bess et répéta son souhait ; il ouvrait de nouveau les yeux sur le désert sans arbres où il se trouvait à présent, et sur le garçon qui arpentait leur campement, rangeant les affaires et se penchant sur la bouilloire suspendue au-dessus du feu.
J’évoquais tout à l’heure le fait que les romans étaient une forme d’échange ininterrompu, sans cesse changeant, avec la vie et le monde ; une manière de se préoccuper d’eux, et comme j’étais à New York cette année-là, en train d’écrire l’histoire de Cy, de Bess, de tante Julie et de Vieille Femme de Loin, une autre histoire m’est revenue, une histoire vraie qu’on m’avait racontée en 2010, alors que je faisais un bref séjour à Ooty, une ancienne station touristique d’altitude créée par les Britanniques au cœur de la chaîne des Nilgiris, dans le Tamil Nadu, au sud de l’Inde. Un événement qui s’était déroulé peu de temps avant mon arrivée.
Deux jeunes garçons, âgés de six et dix ans, scolarisés dans l’une des écoles de la ville, s’étaient rendus chez leur père qui vivait dans un autre État, plus à l’est, un missionnaire australien nommé Graham Staines. Ensemble, le père et ses fils s’étaient mis en route à bord du break familial pour rejoindre un camp chrétien en pleine jungle, près du petit village autochtone de Manoharpur. C’était un long voyage et ils s’étaient arrêtés en chemin pour se reposer. Il faisait si froid qu’ils avaient décidé de dormir dans la voiture, où ils avaient été repérés par un gang d’une cinquantaine de nationalistes hindous qui les avaient pris à partie avec des haches et des tridents, avant de les brûler vifs à l’intérieur du véhicule.
Depuis mon retour d’Inde, j’avais commencé à écrire par intermittence au sujet d’un Anglais déprimé, un bibliothécaire de la banlieue de Londres qui, comme il est de coutume chez les Occidentaux, part en Inde dans l’espoir que cela lui fera du bien. Je lui avais donné une sœur, le nom imaginaire d’Hillary Bird et l’avais expédié à Ooty. Je lui avais attribué le bungalow qui m’avait moi-même accueillie et l’avais envoyé dans tous les endroits que j’avais moi-même fréquentés : le jardin botanique et le bureau de poste, le cinéma, la boutique de chocolat, la librairie anglophone. Mais c’était seulement maintenant, à New York, en plein hiver 2016, que je commençais à avoir une idée de ce que pourrait être son histoire. J’étais encore abasourdie par le vote en faveur du Brexit lors du référendum qui s’était tenu pendant l’été, résultat que j’avais vu venir mais sans le voir, comme tant de gens au Royaume-Uni ; et voilà qu’une chose que personne d’autre non plus – du moins aucune de mes connaissances new-yorkaises – n’avait vu venir allait bel et bien avoir lieu, avait déjà eu lieu : Donald Trump était devenu président. Cela m’a fait repenser à Graham Staines et à ses deux garçons, et au fait que j’avais voyagé en Inde quelques années à peine avant que Modi ne s’empare du pouvoir sur la base d’un programme nationaliste hindou, sans jamais repérer le moindre signe annonciateur. J’avais l’accablante sensation d’avoir été aveugle, à la fois à ce phénomène qui montait en puissance en Inde et à ce qui se tramait en Occident, de part et d’autre de l’Atlantique.
Cela m’a rappelé un article que George Orwell avait écrit dans les années 1940, où il soulignait l’incroyable capacité que nous avions, nous autres humains, à ignorer les choses, et faisait remarquer que voir ce qui se trouvait sous votre nez demandait des efforts constants.
The Mission House (Le Voyage de Hillary Bird pour sa version française) est un roman « au sujet de » cet homme,Hillary Bird qui, comme moi, ne voit pas les choses jusqu’à ce qu’elles lui sautent littéralement aux yeux. Le livre est sorti en 2021 aux États-Unis, juste après l’assaut contre le Capitole, à Washington. Les recensions de ce roman évoquaient principalement l’Empire et ses conséquences, et cet aspect-là a son importance dans le texte, c’est à n’en pas douter en partie de cela qu’il « parle », mais le sens de cette histoire – cette façon de dire quelque chose qui ne peut être dit autrement – est tout à fait autre. C’est, je crois, dans les interactions entre Hillary Bird et les gens qu’il rencontre qu’il faut le chercher, car ce ne sont pas seulement les tensions politiques couvant autour de lui que Byrd échoue à remarquer : il est aveugle à tout. Il se préoccupe tellement de lui-même qu’il se méprend sur tout le monde. Il croit que les gens cherchent à obtenir des choses de lui quand ce n’est pas le cas. Il pense que les sentiments qu’il éprouve à leur égard sont réciproques, alors qu’il n’en est rien. Il a l’impression, erronée, qu’ils n’éprouvent aucun sentiment. Il ne voit les choses que comme il aimerait, ou craint, qu’elles soient.
On le retrouve ici un soir dans la maison du « Padre », ce prêtre chrétien qui l’a pris sous son aile et lui a offert un toit. Le prêtre est anxieux de trouver un mari pour sa fille adoptive Priscilla, qui, pour diverses raisons, n’est pas très mariable ;dans cette scène, après avoir dîné au presbytère avec Byrd, il le fait monter à l’étage pour lui montrer quelque chose :
C’était une caisse métallique, bleue, semblable à celles que Byrd avait vues par dizaines au marché, en piles hautes comme des tours, ou sanglées aux toits des autocars sous des bâches frissonnantes.
Le Padre l’ouvrit.
Mr Byrd savait-il de quoi il s’agissait ?
Byrd hésita. Il lui semblait bien que oui. Malgré le contenu clairsemé qu’il distinguait à l’intérieur, il était à peu près certain de savoir exactement de quoi il s’agissait.
« Oui », répondit-il. Sa mère et sa tante auraient appelé cela un coffre de l’espoir.
Il contenait des nappes brodées, une bouilloire électrique, une fine liasse de billets roulée et ficelée par un élastique brun ; une soucoupe blanche sur laquelle était posée une petite quantité de bijoux en or.
« Pour Priscilla, le jour où elle se mariera, déclara le Padre. Dès que je le peux, j’ajoute quelque chose. »
Les deux hommes restèrent plantés là, en silence. Byrd ne savait que dire. Il avait la sensation que le Padre attendait de lui un commentaire, mais il n’avait pas la moindre idée de ce qui aurait été approprié. Il bascula son poids d’un pied sur l’autre et remit en place, sur le dessus de son crâne, une fine mèche de cheveux tombée sur l’oreille. Il se demanda s’il s’agissait là d’une invitation à apporter une sorte de contribution – une paire de boucles d’oreille peut-être, un mixeur électrique, un peu d’argent, qui sait ? Le loyer qu’il payait pour loger dans la petite maison du missionnaire était fort modeste, bien inférieur à ce que lui aurait coûté une chambre à l’hôtel Nazri ou au Savoy. Le Padre avait présenté cela comme le « tarif missionnaire » ; peut-être, songea Byrd, lui demandait-on maintenant un genre de petit supplément, en liquide ou en nature.
En bas dans la cuisine, il entendait Priscilla piétiner lourdement dans sa grosse botte en cuir.
« Quand je partirai, Mr Byrd, ajouta tout bas le Padre, elle n’aura plus personne. »
Byrd avala sa salive. Il ressentait à présent ce mélange familier de culpabilité et d’angoisse qui l’avait tant oppressé lorsqu’il était harcelé par les hordes de chauffeurs de rickshaw, en bas dans les plaines et à son arrivée ici dans les montagnes, tous exigeant de lui bien plus d’argent qu’il ne désirait en donner. Il se demanda ce qu’avait en tête le Padre ;quelle somme minime ou quel cadeau insignifiant il pourrait offrir sans passer pour mesquin. Il ne faisait aucun doute que le Padre le considérait comme un homme riche – aucun doute que tout le monde, ici, croyait que les touristes de passage étaient riches comme Crésus, mais Hilary Byrd, lui, ne se sentait pas riche. Aucun accord n’avait encore été signé avec la bibliothèque au sujet de sa retraite anticipée ; les seuls fonds dont il disposait étaient ses modestes économies et l’enveloppe de billets que Wyn l’avait forcé à accepter à l’aéroport.
Il aurait aimé que Wyn soit avec lui. Wyn aurait su quoi dire, quoi donner, comment gérer sans gêne ni complication cette situation. Il contempla ses pieds. Le conseil de son guide de voyage lui revint. Ne jamais regarder dans les yeux. Une fois que vous croisez leur regard, vous êtes fichu.
« Padre… », commença-t-il d’une voix incertaine et sans relever les yeux, mais le Padre l’interrompit d’un soupir. « Il y a un an, Mr Byrd, j’ai cru que j’avais trouvé quelqu’un. Mais cela n’a pas abouti. »
Après quoi le Padre resta immobile pendant ce qui parut un long moment, fixant intensément la bouilloire et les nappes au fond de la caisse, la liasse de billets et la soucoupe de bijoux, comme s’il voulait les faire se multiplier par magie. Byrd fut soulagé quand, enfin, le vieil homme d’Église tendit la main vers le couvercle du coffre, le referma et déclara : « Venez, Mr Byrd, il se fait tard. Vous devez être fatigué, votre lit vous appelle. »
Mais laissons là Hillary Bird – inutile de préciser que les choses se compliquent quelque peu par la suite…
Tous les écrivains que je connais ou presque ont ce qu’ils appellent vaguement leur « roman Covid » ou un texte d’un autre genre écrit durant cette étrange période.
Pendant un long moment, je n’ai pour ma part rien écrit du tout. Des lettres et quelques articles, mais pas de fiction. C’était une sorte de paralysie. Tout ce que j’écrivais me semblait inventé, dans un sens aussi négatif que vain.
J’ai fini par me réfugier dans un dictionnaire sur lequel j’étais tombée par hasard une décennie plus tôt. Celui-cirecensait environ dix mille mots d’une langue éteinte, le norne, jadis parlée dans les îles Shetland et les Orcades, au large de la côte septentrionale de l’Écosse, avant de disparaître peu à peu à partir du milieu du XVe siècle, après que le roi du Danemark avait donné ces archipels en gage à Jacques III d’Écosse. J’avais déniché ce dictionnaire un soir à la bibliothèque d’Édimbourg, la ville où je vis désormais, et des années durant je n’avais cessé d’y revenir, j’en parcourais les pages et dressais des listes de mots avec leurs définitions respectives. Et voilà maintenant que j’écrivais des scènes « tirées », en quelque sorte, des mots eux-mêmes, des mots d’une précision et d’une force d’évocation peu communes, tel hoss qui désigne un murmure étouffé ou le bruit des vagues lapant le rivage par temps calme ; groma, qui signifie une brume légère avec des failles laissant entrevoir le ciel bleu ; ou eterford, une bulle d’écume dans l’herbe du pâturage sur la colline, contenant un insecte.
J’ai imaginé un homme prénommé Ivar, vivant seul sur une île minuscule au milieu de la mer du Nord, avec pour seule compagnie une poignée de moutons et de poules, sa vieille vache aveugle et sa jument, Pegi ; un lieu si retiré que le norne, dans mon imagination, avait survécu là jusqu’au XIXe siècle – Ivar en était l’ultime locuteur. J’ai imaginé que, lorsque le reste de sa famille avait soit péri, soit quitté l’île bien des années auparavant, Ivar avait décidé de rester, seul. Je sais, j’ai dit tout à l’heure que lorsque j’écrivais, je ne me demandais pas : « De quoi ça parle ? » Cela dit, il était alors évident pour moi que j’étais bel et bien en train d’écrire, d’une certaine manière, « sur » la langue, la précarité, la beauté et le sentiment d’appartenance à un lieu, et qu’une grande partie du sens de cette histoire en découlerait – sens que je n’aurais jamais trouvé ni tenté de saisir autrement que par le truchement des mots de la langue d’Ivar. Mais le sens ne vient jamais d’une seule et unique source, et même si je ne pense pas avoir eu conscience sur le moment que j’étais aussi en train d’écrire à partir de mon expérience du confinement, aujourd’hui, je ne peux pas lire ce livre, Clear (Éclaircie dans sa version française), sans me dire qu’il n’a pu en être autrement.
L’histoire se déroule à l’époque des Highland Clearances, ces déplacements forcés qui eurent lieu en Écosse aux XVIIIe et XIXe siècles, quand les propriétaires terriens chassèrent de leurs domaines les métayers miséreux qui leur louaient de modestes lopins de terre, afin d’en faire des pâturages pour d’immenses troupeaux de moutons. Un pasteur, John Ferguson, se rend sur l’île pour remettre à Ivar son avis d’expulsion, mais à peine arrivé sur place, il tombe du haut d’une falaise et est retrouvé inconscient par Ivar, qui le ramène chez lui et commence à s’en occuper. C’est la première personne avec laquelle Ivar entre en contact depuis que sa famille est partie et qu’il a choisi de rester, vingt ans plus tôt, et il n’a pas la moindre idée de ce qui amène en réalité John Ferguson sur son île.
Le voici donc, quelques semaines après l’arrivée du pasteur :
Aux premières lueurs de l’aube, il sortit.
Il avait à peine mis le pied dehors depuis le jour où il avait ramené John Ferguson chez lui, mais ce jour-là, pendant que John Ferguson dormait, il sortit dans le petit champ de bonne terre qui jouxtait la maison, et entreprit d’arracher les mauvaises herbes de l’enclos où poussaient les jeunes choux, jetant en tas ces touffes d’orge des rats, de folle-avoine et de ciguë au pied du mur pour les brûler. Puis il alla chercher Pegi dans l’étable et ils rapportèrent de la colline ronde les blocs de tourbe, qu’il empila dans le renfoncement du mur derrière la maison, et quand il en eut terminé, il monta seul jusqu’au sommet de la colline pointue et scruta l’eau autour de l’île.
Au loin, tout en bas, la longue houle se soulevait et venait gifler les rochers, vague après vague. Plus au large, elle se brisait sur les récifs, tourbillonnait entre eux. Là-haut, la masse en suspension des fous de Bassan lui cachait pratiquement le ciel.
Il ne s’était jamais pensé comme solitaire, ni même seul.
Il n’avait jamais regretté ce qu’il avait fait en restant ici, et avait fini par s’habituer à être là sans personne. Cela ne lui était pas apparu comme une décision ou un choix, et n’avait donc pas été difficile. Rien de ce que Jenny, ou la mère d’Ivar, ou sa grand-mère avaient pu dire – toutes ces images d’une autre vie qu’elles avaient pu dépeindre – n’avait éveillé quoi que ce soit chez lui.
Ce qui ne voulait pas dire qu’elles ne lui manquaient pas, qu’il ne pensait pas à elles ou ne s’efforçait pas de les voir dans son esprit, ni qu’il n’aurait pas préféré qu’elles ne fussent pas parties. Cela ne voulait pas dire que parfois, debout entre les épais murs de pierre de la maison, il n’essayait pas d’invoquer la sensation d’être entouré de personnes qu’il aimait. Ni que son moral ne flanchait pas un peu lorsque l’été laissait place au lent commencement de l’hiver ; quand c’était la fin des nuits courtes et le début des longues, quand la plupart des oiseaux étaient repartis, les oies pas encore arrivées, et qu’il soufflait à Pegi : « Eh bien, Pegi, voilà encore qu’il ne reste plus que toi et moi » – Pegi qu’on lui avait donnée quand il était petit garçon, en lui laissant choisir le nom ; Pegi, qui était son aide et sa compagne de tous les instants, et qui était plus vieille encore que la vache noire.
Au cours de l’hiver précédent, quand il était tombé malade, il avait songé à sa propre mort, au fait que nul ne serait là pour le laver comme sa mère et sa grand-mère avaient lavé les corps de peau et d’os de son père et du petit garçon de Jenny, pour l’envelopper comme eux dans un châle en tricot et le descendre au fond d’un trou dans la terre fraîche et familière de l’île, le recouvrir d’un édredon de terre et de cailloux.
[…]
Et maintenant, ça.
[…]
Il resta planté sous la pluie douce qui tombait maintenant et, au bout d’un long moment, se parla à lui-même dans sa tête :
« J’ai les falaises et les récifs et les oiseaux. J’ai la colline blanche et la colline ronde et la colline pointue. J’ai l’eauclaire de la source et la bonne pâture riche posée comme une couverture sur les hauteurs penchées de l’île. J’ai la vieillevache noire et l’herbe goûteuse qui pousse au milieu des rochers, j’ai mon grand fauteuil et ma maison robuste. J’ai mon rouet et la théière, j’ai Pegi et maintenant, miracle, j’ai John Ferguson. »
Je ne vis pas à Édimbourg cette année – en ce moment, je vis à Paris, du moins physiquement. Dans mon imagination, je passe l’essentiel de mon temps en Antarctique.
Que je m’explique.
De toutes les années dont j’ai parlé ce soir, celle qui vient de s’écouler a été la plus marquante, puisqu’au cours de l’été 2024, mon mari, Michael, est mort.
Il y a eu une année où nous avons pensé qu’il allait se rétablir, et une année où nous savions qu’il ne se rétablirait pas, et pendant ces deux années, je n’ai pas cessé d’écrire, différentes choses, sans jamais trop savoir de quoi il s’agissait. Je m’étais demandé, lorsque tout cela a commencé, si je ne devais pas tenir un journal. Le temps était si précieux, ne fallait-il pas que j’en garde une trace ? Mais après deux ou trois entrées, j’ai renoncé. J’aime les journaux des autres – j’emporte partout depuis des mois ceux d’Helen Garner, si brillants, qui débordent de sagesse, de perspicacité et d’humour. Mais en tenir un moi-même, écrire sur la vie de cette manière, par le biais de ce moyen-là, ne semble pas être pour moi, et pendant ces deux années, garder la trace des choses et les examiner ne m’intéressait guère : tout ce qui m’intéressait, c’était les vivre. J’en ai conclu qu’il y avait peut-être au moins une petite part de vérité dans ce que Henry James écrivait quelque part :
Si vous êtes obligé de noter par écrit une chose qui vous a frappé, c’est sans doute qu’elle ne vous a pas frappé.
Michael a toujours été mon premier lecteur et, six semaines environ avant qu’il ne meure, je lui ai lu vingt pages d’un texte que j’étais en train d’écrire. Il savait déjà que cela avait à voir avec l’Antarctique, car nous avions écumé ensemble toutes les librairies d’occasion d’Édimbourg à la recherche d’ouvrages intéressants, et il m’en avait même acheté quelques-uns. Il connaissait ma fascination pour le Sud glacé – pour les journaux du capitaine Scott et des hommes qui avaient vécu et qui étaient morts à ses côtés ; pour le stupéfiant voyage, à vous faire dresser les cheveux sur la tête, entrepris par Ernest Shackleton pour gagner un lieu sûr après que son navire, l’Endurance, s’était retrouvé pris dans les glaces de la mer de Weddell. Au fil des ans, il m’avait acheté toute une pile de Mémoires écrits par des capitaines de navires baleiniers et de chasse au phoque, et de gros ouvrages colorés consacrés aux animaux et aux oiseaux qui peuplent ces confins si hostiles aux humains. Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était l’histoire que j’étais en train d’écrire, et après lui avoir lu tout haut ce texte, lui allongé sur le canapé et moi assise à ses côtés, un découragement m’a gagnée : tout ou presque, dedans, me rappelaitdes choses que j’avais déjà lues ailleurs.
Mais un court paragraphe nous a paru vivant, à Michael comme à moi, intéressant et plein de possibilités, contrairement à tout le reste.
L’un des nombreux livres que Michael m’avait offerts en 1997, pour mon anniversaire, était intitulé The Reminiscencesof Captain Joseph Fuller, les « Souvenirs » de Joseph Fuller, le capitaine américain d’un navire baleinier, originaire du port de New London dans le Connecticut, qui fit naufrage alors qu’il chassait l’éléphant de mer en Antarctique dans les années 1880. Fuller possède une belle plume, et le récit de ses interactions avec l’équipage grincheux et rebelle de son bateau, le Pilot’sBride, ne manque pas de piquant. Mais un petit détail m’intéressait plus que tous les autres : le fait que lorsqu’il parvient finalement à regagner Le Cap, en Afrique du Sud, sa belle-mère l’y attend. Pourquoi, je ne m’en souviens plus, je ne suis même pas sûre que Fuller nous l’explique, toujours est-il qu’il se retrouve à la ramener aux États-Unis à bord d’un autre navire. Dans son récit, tout cela est expédié en quelques phrases brèves, et nous ne saurons jamais rien de l’entente entre ces deux-là au cours du long voyage retour. Mais j’aimais beaucoup cette histoire : vous survivez à un naufrage en Antarctique et, pour toute récompense, vous avez droit à un périple retour de huit mille milles en compagnie de votre belle-mère.
Quand j’ai terminé de lire le court paragraphe que j’avais écrit, librement inspiré de l’expérience de Fuller, Michael a déclaré : « J’aime bien ce passage-là », et j’ai répondu : « Moi aussi. »
« Tu devrais continuer », a-t-il ajouté, et c’est ce que j’ai fait. Alors, après sa mort, il s’est passé quelque chose de totalement inattendu. Notre plus jeune fils m’a annoncé qu’il allait venir vivre avec moi pendant un an. Il avait démissionné de son poste de professeur à Philadelphie pour venir passer du temps avec moi à Édimbourg. Nous nous sommes donc retrouvés tous les deux, la mère et le fils, à cuisiner et à manger ensemble, à faire notre lessive et à sortir prendre un café ou voir un film au cinéma, à faire des marches sur la plage et dans les collines. Il venait d’avoir trente-quatre ans, et cela faisait quinze ans que nous n’avions pas vécu sous le même toit. Inévitablement, le moment a fini par venir où il a dû reprendre le cours de sa vie, et j’ai décidé de déménager à Paris, pour passer neuf mois à l’Institute for Ideas and Imagination de Columbia University, où je réside en ce moment.
Cette première esquisse de paragraphe que j’ai lue à Michael a beaucoup évolué depuis, le changement le plus marquant étant sans doute que la belle-mère s’est transformée en mère, et qu’au lieu d’être réunis malgré eux à la fin d’un périple et au début d’un autre, mes deux personnages, la mère et son fils, sont ensemble dès le début. Il y a encore beaucoup de choses que j’ignore sur cette histoire ; ce que je sais, en revanche, c’est que le fils s’appelle Robert et la mère Frances, et que lui part en Antarctique pour y chasser le phoque au moment où, à cause d’une chasse excessive tout au long du XIXe siècle, aussi bien dans l’Arctique qu’en Antarctique, il n’y a presque plus de phoques à chasser.
Comme je le disais tout à l’heure, je suis encore loin de savoir avec certitude ce qui va se passer. Je ne le sais jamais avec aucune de mes histoires – si je le savais, écrire n’aurait plus aucun intérêt. Jusqu’à ce qu’elles soient terminées, elles restent toujours un chantier en cours pour le moins chaotique, une chose qui va parfois de l’avant, mais aussi de côté et, très souvent, recule.
Tout ce que je peux dire, c’est que j’espère que cette histoire sera un jour terminée, et que si quelqu’un me demande de quoi elle parle, la seule chose à faire sera d’inviter cette personne à la lire.
traduction : david fauquemberg
illustration : marina philippart
Une première version de ce texte a été prononcée à l'institut for Ideas & Imagination Reid Hall à Paris le 6 novembre 2025.
Les extraits de West, du Voyage d'Hilary Byrd et d'Eclaircie sont reproduits avec l'aimable autorisation des éditions du Seuil et des éditions de La Table Ronde