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Christine entrouve la porte du passé à la place meiser

31.05.2026
min
podcast

Où laisses-tu tes traces à Bruxelles ? Quel endroit connaît tes habitudes ?

Pour la quatrième édition de Brussels City of Stories nous avons posé ces questions à plusieurs personnes à Bruxelles, lors d’ateliers et de cours d’écriture, de textile et d’arts visuels. Les écrivain·es Cécile Hupin et Tijl Nuyts ont tendu l’oreille et créé dix récits captivants qui composent une magnifique balade sonore à travers la ville. Nous vous invitons à lire leurs lettres ou à glisser leurs histoires dans vos oreilles, en marchant dans leurs pas. 

Voici la trace de Christine Mobers, qui entrouve la porte du passé. 

Checkpoint Meiser :

Petite, habitant la banlieue : Evere et ses plants de chicons, le centre-ville exerçait sur moi une attraction irrésistible.

 

A Bruxelles, ni rive gauche ni rive droite : il y a le haut de la ville et le bas de la ville. Le haut de la ville, c’est chic comme Saint-Tropez, la mer et le soleil en moins.

Avec ma mère, quand nous parcourions les Grands Boulevards pour dépenser le samedi l’argent gagné durant la semaine, c’était toujours dans le bas de la ville.

On débutait place Rogier, là où le Building Martini dominait l’horizon. Le Bon Marché, sorte de Galeries Lafayette bruxellois, était la première étape de notre expédition. Ensuite, la rue Neuve nous amenait à la place de Brouckère où, traversant le Passage du Nord, nous allions nous attabler à la terrasse du Métropole, quelques emplettes posées à nos pieds ; nous faisions face au Pavillon de l’Expo 58 réhabilité en Office du Tourisme.

Ma mère était chic, intemporellement, éternellement, magnifiquement.

On terminait notre escapade à la Bourse où, éreintées, on allait s’asseoir au comptoir du milk-bar Chez Togni. Sur de hauts tabourets, on sirotait une collation ; on se serait cru en Amérique.

Ils servaient de tout : de la grenadine, des milkshakes à tous les goûts, des jus pressés, du Porto flip et du café.

Ces emplettes du samedi, c’était ma mère et moi.

A la période de Noël, nous y allions en famille. De la musique américaine envahissait les Grands Boulevards et nous renvoyait au gospel, à Elvis, au strass et aux cosmonautes. Pendant les fêtes, la promenade au Bois du dimanche était remplacée par une visite des vitrines des grands magasins.

L’Innovation, prétendant être en avance sur son temps, mettait en scène des oursons cosmonautes en apesanteur sur une lune en carton.

Le Bon Marché exposait un orchestre de jazz composé de singes en peluche. Il fallait glisser une pièce de monnaie pour actionner le mécanisme et les voir jouer. Ces musiciens me fascinaient tellement que pour eux j’aurais bien vidé toute ma tirelire.

Ma mère était fan des deux vitrines américaines : le Cap Canaveral et le Jazz Band.

Mon père n’aimait ni la Noël, ni les grands magasins, ni les Américains mais, en bon patriarche, il tenait à accomplir consciencieusement son devoir de fin d’année.

Fière, je marchais sur les Grands Boulevards, entre mes deux parents, une main dans chaque main gantée de cuir, sur une musique glamour ponctuée de cloches.

Jingle bells jingle bells…

Pendant l’adolescence, je m'échappais de la maison – celle coincée entre les rails de chemins de fer et le boulevard Léopold III ; je traversais le pont de Notre-Dame, sorte de check-point vers« La grande ville », plus précisément Le Quartier : ces quelques rues du Vieux-Bruxelles où proliféraient les bars hippies. Le soir, en sortant de l’Académie des Beaux-Arts, je traversais la rue du Marché aux Fromages pour rejoindre l’arrêt de bus qui me ramènerait à Evere. Je ne rentrais pas dans les bars, mais l’odeur d’encens et de haschich mêlés à Electric Ladyland de Jimi Hendrix suffisaient à m’envoûter.

A présent que je suis entrée dans ce qu’on appelle le troisième âge, que ma fille a quitté la maison – celle de son enfance à elle -, il m'arrive de faire le chemin dans l’autre sens pour retourner dans la zone des chicons de mon enfance.

Un jour en allant à Decathlon, au moment de traverser la place Meiser, l'autoradio s’est mise à diffuser l’émission « Années 60 » sur Classic 21.

Lalalala Here comes the Sun lalalala Here comes the Sun lalala la It’s alrignht lalalala…

Ce fut comme si je traversais une paroi invisible dans l’espace-temps. Depuis, le check-point se situe Place Meiser.

Je décide de continuer tout droit, empruntant le boulevard Lambermont qui coule comme un fleuve le long du parc Josaphat, au lieu d’aller à Decathlon – tant pis pour les altères et l’anneau de Pilates. Sur la rive droite du boulevard, un peu avant Sainte-Suzanne, se niche mon école primaire.

Je me perds dans les ruelles truffées de sens interdit de La Cité Jardins, que je surnomme « Le village lutin » pour déboucher enfin sur elle. Cette école choisie par mon grand-père, mixte de surcroît, contraste par sa grandeur et sa modernité.

La nuit vient de tomber, et alors qu’à cette heure tardive elle devrait être fermée, comme dans les contes, le préau est illuminé.

Un gardien se tient devant l’entrée. Je lui dis : « Je fus élève ici il y a tout juste 60 ans », cette phrase fait l’effet d’un sésame, et le gardien m’ouvre la porte avec déférence.

La réunion du comité de La Cité Jardins touche à sa fin, et je m’avance telle Alice au milieu des convives ; une nouvelle fois la formule magique « Je fus élève ici il y a tout juste 60 ans » produit son effet : on me permet de parcourir les couloirs, d’entrer dans les classes…

Tout est pareil : le carrelage du préau, les portes … et même, paraît-il, la classe située à l’étage d’une vieille maison détachée du corps principal de l’école, une annexe à laquelle on accédait via la cour de récréation, par un escalier extérieur bordé de ronces. Rien n’a changé.

Au passage du check-point Meiser, si je bifurque à droite, et roule dans l’avenue Henri Dunant, je retourne à cet âge incertain entre enfance et adolescence. Mes parents venaient d’acheter un appartement juste à côté du Solarium d’Evere. Au septième étage, ma chambre surplombait la piscine à ciel ouvert. De ma table de travail, disposée devant la fenêtre, dès les premiers beaux jours, à la sortie des bureaux et des écoles, je voyais débouler une kyrielle d’enfants en maillots de bain et des couples d’amoureux. Très vite, j’ai décidé de suivre le même rythme, et au retour du lycée, je montais rapidement signaler ma présence à la grand-mère qui vivait chez nous. Je déposais mes cahiers sur mon bureau, j’enfilais mon bikini et je descendais rejoindre les jeunes au Solarium. Je ferais mes devoirs le soir.

À l’heure du souper, je levais les yeux vers le septième étage. Sur la terrasse, ma mère me faisait signe de rentrer.

À la nuit tombée, la marée du grand public se retirait et le club de water-polo accaparait la piscine. Les cris des matchs et la réverbération de l’eau comblaient le silence familial.

Après le souper, je redescendais ramasser les gobelets en plastique qui jonchaient la pelouse.

Souvent mon frère m’accompagnait, et nous gagnions tous deux une entrée gratuite pour le lendemain.

Le check-point n’a pas sauvé le Solarium, et ma mère n’est plus sur la terrasse … A la place : ces lotissements de merde !… Où est son entrée avec le tourniquet… son plongeoir… les douches sur le pourtour… les amoureux couchés dans l’herbe, et le bollewinkel ?!!

Je ne reconnais plus rien.
Tout a changé…

 


Écrit par Christine Mobers et accompagné par Cécile Hupin.

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31.05.2026

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