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La vie emportée par le vent 

Chowra Makaremi
25.06.2026
min
texte d’auteur·ice

L’anthropologue franco-iranienne Chowra Makaremi a récemment bénéficié de quelques jours de résidence à Passa Porta. Plaçant le sensible au cœur de son approche anthropologique, l’autrice de Femme ! Vie ! Liberté ! et plus récemment de Résistances affectives (prix de l’essai des Inrockuptibles, Prix Européen de l'Essai - Fondation Charles Veillon) a prononcé cette carte blanche en sortie de résidence. Un texte urgent, et plus intime, sur la position de témoin face aux répétitions de l’Histoire. Le voici en lecture inédite.  

Durant l'année 2022, j’ai réussi à ménager deux ou trois séjours d’une semaine pour travailler sur le traitement d’un film, ou d’une série, à partir du témoignage écrit par mon grand-père Aziz, dont j'avais fait un livre publié en 2010 en français (Le Cahier d’Aziz est paru aux éditions Gallimard, ndlr). Une amie me prêtait son appartement à Marseille pendant les vacances scolaires, à condition que je surveille ses gerbilles. Ces cochons d’Inde à longue queue, issus des déserts de Mongolie, vivent avec si peu d’eau que leurs corps se momifient à leur mort, sans se décomposer, et qu’on les retrouve raides et secs, enfouis parfois depuis longtemps dans la sciure de leur aquarium, où ils passent leur temps à se cacher et à se tapir de leur vivant. 

L’appartement de Caroline est au rez-de-chaussée d’une maison située dans les rues les plus charmantes, les plus étroites et les plus escarpées de Marseille, à Endoume, à quelques minutes à pied de la plage des Catalans. Une terrasse traversée d’un majestueux hamac donne sur un jardin en pente semé de plantes grasses, au fond duquel vit une tortue. Depuis ces hauteurs où l’on n’accède qu’à pied, par des rues faites d’escaliers, on voit le bleu argenté de la mer sous le bleu vif du ciel. Celui-ci est pourtant gris toute cette semaine de février, où je travaille pour la dernière fois chez Caroline. Je me dis qu’il est plus facile de se concentrer sans l’impression de perdre une occasion précieuse de profiter du soleil. Mais la ville est transfigurée par la pluie, comme un enfant malade. À l’heure du déjeuner, je descends vers la mer, dans une petite calanque où un muret a été recouvert par un collage géant qui reproduit une photo en noir et blanc du visage de Sandrine Musso (anthropologue française, spécialiste des questions de santé, ndlr). Notre amie, emportée l’année précédente par le cancer, est là avec son demi-sourire aux lèvres fermées, son visage doux à la frange longue, aux cheveux ondulés, la tête un peu penchée, les yeux mélancoliques. Le collage est apparu sur les murs de sa ville peu après sa mort, mais ce qu’on n’avait pas prévu, c’est qu’il s’abîme si vite avec le vent et l’eau. L’hommage est lacéré maintenant, des lambeaux manquent et produisent, symboliquement, l’effet inverse de celui qui était escompté. Ça aurait fait partir Sandrine dans un grand éclat de rire, comme ceux dont elle ponctuait ses phrases avant même de les terminer, quand elle avait relevé une belle ironie bien juteuse, souvent en lien avec la domination patriarcale et la servitude volontaire. 

Cette semaine-là, je parviens à finir la première trame d’un scénario à partir du Cahier d’Aziz, juste avant de rentrer chez moi le dimanche 20 février. Dans le train vers Paris, mon mari m’appelle. Sa voix est blanche : « Tu as entendu le discours de Poutine ? » Non, je ne l’ai pas écouté. J’ai coupé cette semaine-là avec tout ce qui concerne l’Ukraine, j’ai arrêté de m’inquiéter pour la guerre, j’ai laissé Artem avec notre fils Arman, qui vit les premières vacances scolaires de sa vie avec son entrée en maternelle, et je suis partie travailler seule. Avant cela, c’était au tour d’Artem d’avoir le droit à quelques semaines de travail solitaire : il était resté à Kyiv après les fêtes de fin d’année, tandis qu’Arman et moi étions rentrés à Paris. Le 31 décembre avait été une journée particulière, dans une période par ailleurs plutôt sereine. Le suspense avait duré toute la journée, uniquement ce jour-là : les Russes allaient peut-être attaquer. Des milliers de soldats étaient déployés à la frontière bélarusse depuis des mois, dans d’horribles conditions disait-on. C’était ce jour-là seulement. Si rien ne se passait, alors il n’y avait pas de raison de croire que la guerre aurait lieu. Elle ne faisait aucun sens de toute manière. Finalement ils n’avaient pas attaqué, et nous avions célébré le fait que la guerre n’aurait pas lieu autant que le passage à la nouvelle année.  

Nous nous étions rendus dans un appartement aménagé par un couple d’amis dans un garage au fond d’un grand parking désert, de tôles et de bitumes défoncés. Olga était architecte et Boris « artiste du ciment » — « concrete master », comme ils disaient en ne plaisantant qu’à moitié. Il avait son atelier dans cet ancien garage, avec ses collègues designers-cimentiers, tous attablés dans le froid, jouant de la guitare avec les gants, faisant de grandes volutes de buée quand ils riaient. Peu avant minuit, les parents de Boris étaient arrivés avec des cartons de victuailles, et nous nous étions remis à cuisiner de nouveaux plats. Sa mère dirigeait les opérations dans un ukrainien approximatif, ajoutant encore aux rires. C’était une femme énergique aux cheveux courts et bruns, le jogging assorti à son bonnet de laine rose, le visage juvénile aux traits asiatiques, les lèvres maquillées d’un rouge élégant. Tatars de Crimée, les parents de Boris avaient tout perdu lors de l’annexion russe en 2014 — leur maison à Sudak, leur voiture, leur emploi — et étaient venus vivre à Kyiv. Depuis, sa mère refusait de parler russe, sa langue maternelle, et s’était mise, à soixante ans, à apprendre l’ukrainien, qui était désormais la seule langue dans laquelle elle communiquait, y compris avec son fils et son mari. Les plats s’étaient succédé jusqu’au petit matin, arrosés de vodka : cuisses de poulet au paprika fumé, salades de pommes de terre, harengs en fourreaux, borsch, champignons en conserve. Nous avions entre filles évoqué cette chose un peu taboue, à savoir l’exceptionnelle beauté des Ukrainiennes – trait qui ne s’étend malheureusement pas aux hommes. Je me demandais sérieusement si cela était lié, d’une façon ou d’une autre, au matriarcat profond de cette société, sur une terre qui avait abrité les civilisations néolithiques du Cucuteni-Trypillia, dont les statues de déesses-mères, les babé, ornaient l’entrée du musée national d’histoire. À cette hypothèse, les yeux verts de Gala, aux pommettes de chat, avaient crépité de cette délicieuse malice qui me rappelait Sandrine, et l’écriture de David Graeber quand il évoquait les méga-sites du Trypillia, ces villes égalitaires qui furent peut-être les premières de l’humanité il y a six mille ans, et qui nous invitent à réécrire non seulement notre histoire tout entière, mais peut-être jusqu’à la notion même d’histoire. 

Passés le soulagement et la joie immense du réveillon, Arman et moi étions rentrés à Paris. L’année avait commencé dans une morosité que j’avais attribuée au virus du Covid, qui nous avait cloués au lit ce mois de janvier. Artem préparait le tournage d’un film documentaire à Kyiv, et la tension était pour lui intéressante à observer ; c’était un défi de parvenir à la capturer avec sa caméra. Il m’avait envoyé la vidéo d’une soirée chez ses amis Igor et Rita, qui habitaient tout près de la grande antenne de télévision, une construction qu’on appelait « l’Aiguille », au pied du mémorial du massacre des Juifs sur le site de Babi Yar. Sacha, une figure dans leur communauté d’artistes – un jeune homme barbu, enrobé, toujours en costume clair, tenant à la main un carnet à la couverture rigide noire où il notait ce que tout le monde faisait, de vernissages en avant-premières (son appartement était rempli de ces carnets disait-on) – s’était exclamé entre deux verres : « Regardez les gars, vous avez une vue directe sur l’aéroport, si les avions russes arrivent, vous serez les premiers à les voir ! » Éclat de rire général. L’Aiguille fut l’une des premières cibles civiles à être bombardée lors de la bataille de Kyiv quelques semaines plus tard. Rita plaisantera qu’en effet, détruire Babi Yar était sans doute le meilleur moyen d’accomplir la mission que s’était donnée Poutine : libérer l’Ukraine du joug des nazis. 

À la mi-février, Artem devait venir chercher notre fils, qu’il ramènerait avec lui à Kyiv pendant les vacances scolaires. Arman y fréquenterait le jardin d’enfants où il était inscrit, et qu’il appréciait particulièrement du fait de son club d’échecs et de sa partenaire de jeu, une petite fille aux longs cheveux lisses et blonds, dont il était secrètement amoureux une partie de l’année. Mais deux jours avant le départ, les vols vers Kyiv avaient été suspendus, et maintenant, après plusieurs jours d’attente, Poutine devait faire un discours à la télévision. 

Dans le train qui me ramenait de Marseille, j’étais tenue au courant par SMS : « C’est chaud », commentait une amie venue pour ne pas laisser Artem seul. Quand j’arrivais chez nous, il était attablé avec Pascal et Marie, dans une ambiance tendue : bouteille de vin, musique électronique, visages hébétés. « Vous voulez la décommunisation, vous aurez la décommunisation », avait asséné Poutine. La guerre était déclarée. Artem répétait cette phrase comme une menace d’une violence inouïe. Nous ne la comprenions pas vraiment. Il ne s’agissait pas de l’OTAN ni de son extension vers l’est ; les choses s’étaient dites dans une langue et une histoire dont les Ukrainiens s’étaient échappés, mais qu’ils ne pouvaient pas ne pas comprendre. Comme un reflux acide. Artem a déclaré qu’il avait senti venir la guerre ces derniers jours : il s’était fait un tatouage sur la cuisse, juste au-dessus du genou. Il était certes formé à la gravure, mais je découvrais avec surprise qu’il s’était mis au tatouage et prenait son corps comme champ d’exercice. Un dessin imprégné de mort, une sorte devanité baroque. Nous avions bu tout le vin.  

Il est difficile de l’expliquer, mais je ne garde pas le moindre souvenir des jours qui ont suivi le discours de Poutine : comme si les jours et les nuits s’étaient succédé dans une longue cuite commencée le dimanche. Nous nous sommes pourtant occupés d’Arman, toujours en vacances, et nous avons promené notre chien. Nous avons fait à manger, nous avons dû nous lever très tôt, au rythme de notre fils, et faire de longues balades pour calmer Ringo Star, un jack-terrier blanc comme neige, bavard et plein d’ardeur. Je ne me souviens de rien jusqu’au jeudi 24 février. Vers cinq heures du matin, le téléphone portable d’Artem s’est mis à parler d’une voix forte et métallique. Plus tard je comprendrais qu’il s’agissait d’une alerte gouvernementale provenant de sa puce téléphonique ukrainienne ; mais sur le moment cela m’a semblé surnaturel. Artem a bondi et dit : « Ça y est. » Les armées russes et bélarusses avaient traversé la frontière et avançaient vers Kyiv. 

Artem a passé les heures suivantes au téléphone à tenter de convaincre son père et sa famille de quitter Irpin où ils vivaient ; puis sa grand-mère de quitter Kyiv. Tous le refusaient catégoriquement. Un ami qui tenait un petit coffee shop spécialisé dans les matcha lattés dans le quartier de Podil s’était procuré une kalachnikov et était parti rejoindre un bataillon de volontaires de la défense territoriale. Il n’avait jamais tenu une arme de sa vie. À 13 heures, après six heures de pourparlers téléphoniques infructueux, nous avons emmené notre voiture au garage pour une révision, fait nos sacs, préparé Arman et Ringo Star, et nous avons pris la route vers l’est. Nous allions vers la frontière ukrainienne, à Przemyśl en Pologne. Notre plan était d’y attendre la famille d’Artem, et d’arriver à les convaincre, d’ici là, de quitter la capitale. 

Jusqu’à ces derniers jours de résidence à Passa Porta, je n’avais plus vraiment rouvert le texte sur lequel j’étais partie travailler à Marseille, dans ma vie d’avant, et qui commence ainsi : 

Prologue 

Paris, France, 2006. 

Deux femmes ouvrent un placard resté fermé depuis longtemps. Mona, une femme d’une quarantaine d’années, cherche le cahier avec l’aide de sa nièce Niki, âgée de vingt-six ans. Niki sort un petit Coran ancien et l’ouvre. Des coupures de journaux sont glissées entre les pages ; les marges sont couvertes de notes au crayon. Mona lui explique que c’est là que son père notait les détails, pour se souvenir des noms et des dates. Elle feuillette le Coran. Les dernières pages blanches sont remplies de notes. C’est là, dit-elle, qu’il a commencé à écrire. Elle reprend sa recherche, tandis que Niki se laisse distraire par les autres objets entassés dans cet étrange « musée » : des montres, des lunettes, des boîtes d’allumettes en plastique, des poupées de chiffon fabriquées à la main. Enfin, Mona tire du placard un grand cahier à la couverture cartonnée orange. 

Niki et elle sont assises sur le canapé, devant des verres de thé fumant. Sur la table, Niki a mis en marche un petit magnétophone. Elle boit son thé avec précaution pendant que Mona commence à lire dans le cahier : 

« Bismillah-al-Rahman-al Rahim 

Mon chagrin pèse lourdement sur mon cœur et je sais qu’il n’y a pas d’issue à cette douleur sans fin. Il m’est arrivé rarement, dans ma vie, de prendre un crayon et une feuille de papier. Que puis-je donc dire aujourd’hui, moi qui suis un vieil homme de soixante-dix ans, les mains tremblantes, les yeux injectés de sang, le cœur brisé, la vie emportée par le vent, effets funestes de cette révolution ? Mais que puis-je faire, puisque je suis en conflit avec moi-même ? Ma voix intérieure m’a tout pris et me crie : “Écris ce que tu as vu, ce que tu as entendu et ce que tu as vécu.” » 

 

foto © nimitclix 
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