Litanie pour 70 morts de la rue à Bruxelles en 2020

04.05.2021
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Chaque année, des dizaines d'hommes et de femmes meurent des conséquences de la vie dans les rues de Bruxelles. Le Collectif Morts de la rue Bruxelles les commémore au cours d'une cérémonie annuelle à l'Hôtel de ville, qui se termine par une "Litanie pour les Morts de la rue" rédigée par le Collectif de poètes bruxellois.

Malheureusement, en raison du coronavirus, l'événement de cette année n'a pu avoir lieu en public. Une minute de silence a donc été observée le 5 mai 2021 à 11 heures. En outre, 70 objets symboliques ont été attachés à l'arbre des Morts de la Rue sur la place Albertine, près de la Gare Centrale, où l'on peut trouver plusieurs témoignages écrits et enregistrés.

Ci-dessous vous pouvez lire la nouvelle Litanie, écrite cette fois-ci par Aliette Griz, Frank De Crits, Maarten Goethals, Maky, Geert van Istendael, Manza, Serge Meurant, Ramón Neto, Anne Penders, Xavier Queipo et Milady Renoir, membres du Collectif de poètes bruxellois.

Plus d'informations sur l'initiative sur le site du Collectif Morts de la Rue Bruxelles.

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Mouloud (Miloud), 62 ans

Miloud, le sommeil trop long vous a tiré de la rue.

D’Alger la blanche, ville chaude, votre vie s’épuise

dans une ville grise et froide. Vous rejoignez le chanteur Idir,

sa voix fera peut-être de la terre de Schaerbeek une sanâa légère.


Stéphane, 54 ans

Stéphane, 54 années portées jusqu’à ce premier janvier 2020.

Arpenter la rue Haute, évoquer vos souvenirs en fumant une cigarette.

De vous, des images de calmes et de sourires, des humeurs vagabondes,

Votre sœur, les gens de Transit et du Samu Social les garderont précieusement.


Léonie, 50 ans

Ah Léonie, vous étiez hors du commun, coquette, aimable, drôle,

une mère courage aussi. Représentante de la rue, « Miss SDF »

vous disiez ce qui n’était pas dit, du haut de votre voix haute,

militante des droits à la dignité, nous vous sommes reconnaissants d’avoir été, là.


Mariusz, 39 ans

À une semaine de vos 40 ans, Mariusz, vous nous quittez.

Vos compagnons d’infortune vous disent do widzenia en eux,

il manque toujours à l’éloge des détails précis et précieux,

mais nous savons que vous avez aimé et avez été aimé.


Henryk, 61 ans

Henryk, les rues Dansaert et de Laeken ont connu vos pas,

votre regard fuyait les autres, peut-être regardiez-vous

mieux où mettre vos pieds et vos yeux. Sous la fresque dessinée de Bob & Bobette

que vous appréciez, ajoutons votre nom et votre empreinte.


Cuma, 51 ans

Cuma veut dire vendredi, puisque c’est ce jour de prière qui vous a vu naître.

Du Jardin Botanique, vos amis ont détaché un arbre qu’ils planteront place Liedts

en souvenir de votre vie aux multiples printemps et nuages,

veda, cher Cuma, que la musique vous berce dans le champ que vous rejoignez.


Marcin, 24 ans

Marcin, c’est l’Ambassade de la Pologne qui nous annonce votre mort.

Y aviez-vous mis les pieds, tant et si jeune et isolé que vous étiez,

qu’aviez-vous quitté, qui aviez-vous enlacé, est-ce que vous murmuriez ?

De toutes les mains tendues ou interdites, espérons que des lignes tracent votre sort.


Stefan, 47 ans

En plein cœur d’hiver déambulant sur le Ring

de Bruxelles, il est fauché par une voiture

au cœur de sa vie, la machine infernale l’a tué,

mort cruelle mort impitoyable mort inutile


Robert, 67 jaar

Gevonden in de ingang van een anoniem huis

alsof hij daar wou binnengaan in bittere een-

zaamheid verlaten door iedereen de straat had

hem daar gelegd ze wou van hem af zijn.


Louis, 67 jaar

Rustig, bedaard, afzijdig en dan vol humor

soms met een aangebrand mopje; een gouden

hart even onwennig dan bruusk met een lijf vol

lijden, ‘rust zachtjes, nu hoef je niet meer te waken'


Irène, 64 jaar

Een vast oord voor jullie zeven jaar lang

Jij en Serge kenden soms geluk en waren

geliefd door jan en alleman de wrede dood

kwam te vroeg als een ongenode gast.


Leszek, 45 jaar

Door de stad struinen met een volle rugzak

Eenzaamheid en pijn als voornaamste last

Nu rust je niet ver van huis in de aarde van

je geboorteland in een vredige vrede


Ivan, 58 jaar

Een boom van een vent, kaal met een fijne

snor; men kon je zien zwervend rond het

Centraal Station en de nabije kerken

Je wou terug naar de geschiedenis van je Oekraïne


Daniel, 66 ans

Son rêve c’était d’acheter un voilier et de vivre

dedans, transformer le Sahara dans un énorme

potager. Il était espiègle, frondeur, coriace, tendre ;

une figure qu’on n’oubliera jamais plus


Patrick, 60 ans

Là où tu te rendais,

ta franchise, ta gentillesse

et ta main tendue,

arrivaient toujours à bon port.


Eric, 64 ans

On nous dit que tu étais un homme culte et mystérieux.

Deux photos –avant et après ta maladie–,

comme deux miroirs se faisant face,

nous offrent à peine quelques échos de ton éternel mystère.


Pascale, 51 ans

Tu as dû tracer une nouvelle route

à chaque fois que tu as voulu faire du chemin,

à chaque fois que tu as voulu ouvrir tes ailes.

Dans ton dernier envol, tu continues à repousser la ligne de l’horizon.


Daniel, 59 ans

Chaque jour, tu ouvrais des ciels dans la grisaille,

en offrant des bonjours souriants par ta fenêtre.

À l’intérieur de la bulle de ton cocon,

s’étend à jamais le paradis colorié de tes perruches.


Khlad, (âge inconnu)

On ne connaît de toi avec certitude que le jour –un 28 février–

et le lieu –le canal de Bruxelles– où tu nous as quittés ;

mais on sait que tu étais bien trop jeune pour que tes jours s’arrêtent là.

Qu’un océan rempli de toute la vie qui te fut enlevée te berce à jamais !


Bernard, 47 ans

Fort attaché à tes amis proches,

avec un caractère bien trempé et un cœur en or.

À la Gare Centrale il y a un couloir de métro

à jamais imprégné de ta présence.


Jean, 86 ans

Marchant avec ta canne

d’un pas lent mais décidé,

tu te diriges, sur un chemin sans fin,

vers les ciels ardennais de ton Luxembourg natal.


Mohamed, 76 jaar

Mohamed was een kleine mopperpot,

maar nooit deed hij zijn gouden hart op slot.

Ook door de straten waart corona rond.

Gedenk vandaag Mohameds harde lot.


Robert, 74 jaar

Robert, jij was een oude Congolees,

ziek en alleen, je adem hortend hees.

En toen je stierf, ben je gauw gauw begraven.

Geen mens die jou de laatste eer bewees.


Andrzej, 62 jaar

Corona haalde jou op de Warandeberg,

de straat je doodsbed, dat is tergend erg,

maar erger: nergens vrienden of familie.

Andrzej, wat was je eenzaam. Tot op ’t merg.


Fernando Manuel, 50 jaar

Fernando Manuel, laten we eerlijk zijn,

jij was dat ook. Je zoop. Maar kijk, jouw levenslijn

ging weer omhoog. Je kreeg weer hoop. Toen kwam de dood.

Rust zacht nu, thuis, in Portugese zonneschijn.


Jean-Claude, 76 jaar

Jean-Claude, jij kon je ergeren aan politiek,

jouw commentaar was zeker niet diplomatiek.

Dat is voorbij. Je mag marshmallows eten nu,

zoveel je maar wilt. O zalige elastiek!


Onbekend (inconnu)

Jij bent de onbeminde onbekende.

Geen mens bevroedt je naamloze ellende.

Het water van de vaart spoelt alles weg.

Gegroet, jij, zonder tijding of legende.


Thibault, 30 jaar

Thibault, al wie jou kende vond jou mooi.

Jij was nog jong. En toch viel jij ten prooi

aan Magere Hein, ergens in Molenbeek.

Sta toe dat ik wat woorden voor je strooi.


Eric, 76 ans

L’albatros t’a pris sous ses ailes

À ton tour de déployer les tiennes

En route pour un repas éternel

Les coudées franches au milieu des anges


Didier, 51 ans

Habitué du parvis et de l'îlot

Prénom Didier mais on t’appelait Marco

Au revoir à ta femme et tes enfants

Saluons une dernière fois ta mémoire ensemble


Mohamed, 55 ans

Un dernier voyage sans orages

Plus de masque mais un linceul

Quelques mots pour t’accompagner

Pour que tu te sentes moins seul.


Jacques, 53 ans

C’est l’heure de te dire adieu

de quitter le décathlon et tes cartons

Là-haut ils t’attendent avec un sourire

sous tes dreads pleines de souvenirs.


Robert, 63 ans

Ultime moment pour enfourcher ton vélo

Pas besoin de flèche pour suivre la direction

Les tableaux de ta vie en suspension

Dernière exposition aux accents éternels.


Bolidar, 84 ans

Partagé entre deux rives

Sac à dos sur le dos

L’éclat de tes rires

Au revoir papi Bosco


Karim, 49 jaar

In jouw naam en faam zat God vervat.

En telkens wanneer iemand je aansprak

kon je (als kauwgom) Zijn Rijkdom proeven.

Met je dood begint de hongersnood.


Ria, 37 jaar

Jij met je schoonheid van Soedan.

En met je lichaam als de weidse, de woelige

gevoelige wereld. Tussen Noord en Zuid werd je geliefd.

(Maar wij nu van het Westen: wij staan hier ontriefd.)


Aliyoun, 48 jaar

Zelfs de dood was een conflict

dat je in je wijsheid wist te ontmijnen –want

verzoening betekende: dichter bij God,

dichtbij en drachtig van vrede en genot.


Igor, 64 jaar

Tussen de bloemen en het gebergte van Brussel

lag je geheid (soms zelfs verblijd) naar de mensen te kijken –

jij was hun begin en einde; de vaste maatslag

van elk hun werkdag.


Marcellin, 68 jaar

Jouw taal was water. Jij sprak de grammatica

van zee en golven. Daarom was je zo geliefd:

je redde anderen met je woorden.

Want je wist wat verdrinken was.


Ioan, 59 jaar

Bij leven reeds verlaten; reeds eenzaam

op een stenen troon zonder onderdanen.

Tot je (niet eens ontdaan) opging in je dood.

(Maar de dood bleek bevolkt met allemaal bekenden.)


Georges, 62 jaar

Brussel. Het Brussel van vroeger: daarin lag je vrede –

in dat verleden, in die geschiedenis

die je welbespraakt, al wandelend onder ede bracht.

En waarvan je beeltenis nu zelf eeuwig deel uitmaakt.


Frédéric, 47 ans

Dormir sous la tente, ce plaisir de randonneur

Drame des villes la nuit, solitudes en quête de quoi ?

Un abri pourtant, et vos amis sous les toiles voisines

Jusqu’au bout, tenter de reconstruire


Mohamed, 68 ans

Vous aviez enfin où dormir

Un chemin qui vous y ramène

Des voisins, l’humour et le rire

Pourvu qu’ils vous accompagnent


Eric, 54

Vous viviez près du Vieux Marché

Que dire pour apaiser

votre mort qu’on dit « suspecte » ?

Quels mots pour la douceur ?


Jan, 53 ans

Dans votre pays, tous vos proches ont disparu

C’est la terre d’ici où vous êtes couché

La rue d’ici qui vous a tué

Mais vous n’étiez pas sans famille


Michael, 44 ans

Des amis, ça vous en aviez !

De la force, de la volonté, une fierté

Des passions littéraires et pâtissières

Au-delà du souvenir, vous survivrez


Maurice, 64 ans

Que dire de quelqu’un dont on ne sait rien ?

Un nom, un âge.

De lignes vides d’une vie qui ne le fût pas

Un toit retrouvé juste avant de trébucher


André, 81 ans

A 81 ans, vous étiez le dernier survivant du groupe

des SDF de la Gare Centrale, leur doyen.

Hector Guichart garde le vif souvenir

d’un voyage à Beauraing avec vos compagnons.


Jean-Luc, 67 ans

Vos rires étaient communicatifs. On pouvait y entendre des accents de joie

mais aussi souvent une profonde tristesse.

Votre soif de liberté était immense.

Vous nous parliez souvent de vos six enfants

Vous aviez fêté Noël parmi nous, avec votre amie.


Marcin, 41 ans

Vous étiez fier d'être le descendant d’un ouvrier réputé dans votre Pologne natale.

Il vous avait donné le goût des métiers manuels.

Vous aimiez la musique et la solitude de la pensée.

Votre mort aux soins intensifs d'un hôpital bruxellois ne nous a pas permis de connaître votre dernier vœu.


Youssef, 31 ans

Homme secret, vous n’accordiez votre confiance qu'à un petit cercle d’amis,

La drogue vous a terrassé, sournoisement, au seuil de votre vie.

« Si peu d'espace / et tant de nuit / Pays comme on s'agenouille »

écrivait votre compatriote Mohammed Dib.


Fouzi, 38 ans

Les travailleurs sociaux parlent de vous comme d'un homme très calme, gentil et respectueux.

Leurs tentatives pour vous orienter vers le projet Lama ont échoué, hélas.

Vous êtes mort dans la rue, où nul ne vous connaissait.

Vos deux frères vous ont enterré selon les rites de la religion musulmane.


Henri, 51 ans

Les travailleurs sociaux se souviennent de vous

comme d’un grand nounours, fan de Johnny Hallyday.

Une opération bénigne et ses complications causèrent votre mort.

Nous sommes endeuillés.


Jérémy, 40 ans

Regard lumineux,

Anderlecht était ton haut-lieu

Toujours classe, calme et tranquille

Tu kiffais avoir du style

Passionné des Jedi, soldat de la paix

Pour la vie pour nos villes


André (Dédé), 44 ans

Dédé, ami loyal, sourire sans égal

Humour en rafale, on en raffole

Parti trop jeune, Dédé

Tu nourriras à jamais le jardin de nos plus belles pensées,

tu es parti toucher le ciel comme à jamais tu nous as touchés.


Wilhelm, 35 ans

Une plume te dédie ce bout de poème

Nos mots t’aiment

La souffrance n’a pas assez de maux

pour combler le vide que tu vas laisser

Nos cœurs pensent à toi, de nos parchemins au cimetière de Mosina.


Krzyzstof, 50 ans

Le quartier Dansaert te connaissait bien

Homme tatoué, tu as marqué ceux qui ont croisé ton chemin

Tu es parti rejoindre ta Pologne des cieux

Là où tu n'auras plus jamais mal, il est sûr que tu vas mieux


Adam, 61 ans

Une belle âme, toujours solidaire, la bonté faisait ta trame

Attachant, souriant, bienveillant

Malgré que la vie ne te faisait pas de cadeau

Jusqu'à ton dernier souffle, tu as aspiré à semer du beau


Ahmed, 44 ans

Tu brillais par ta discrétion

De ta bouche, le respect résonnait à l'unisson du parc Maximilien,

tu étais le frangin. Tu es de retour au Maroc céleste

Tu n'as jamais oublié qui tu es et d'où tu viens

Même le Ciel s'en souvient


Sükrü, 46 ans

Tu as fait le chemin de la Mer Noire,

aux plages glacées du nord grisâtre

En cherchant la liberté que ta terre te niait

tu as trouvé la ruine, le froid et l’amertume.


Christophe, 45 jaar

Huilen wil ik niet om jou

Waarom en hoe je stierf weet ik niet

Kijk: de maan, die jou vraagt om te blijven

Wachtend tot vrienden komen om te vieren


Frédéric, 44 jaar

Verdwaald zwierf je tot aan een rivier, niet van water maar van vergetelheid

Je schreeuwde in wanhoop je laatste ademtocht

Maar de rivier was onbewoond, behalve door Charon en zijn boot

Voor hem was, in dit leven, je laatste munt op zak


Gytis, 46 jaar

De klokken van de kerktoren luiden

Klinken voor jou, al weet je dat nog niet

En al haastte je je naar het raam voor hulp

In de verlaten straat was niemand meer.


Kabir, 41 jaar

‘Nee, dit kan mij niet overkomen, niet mij’, zei je

Maar dan raakte je verdwaald op een koude en vochtige nacht

Je kon jezelf niet langer vinden

Alles was nacht toen, alles zou nacht blijven


Patrick, 53 jaar

Het verlangen was een geest, die als laatste een knuffel kreeg

De liefde tussen jullie werd voor altijd en altijd uitgewist

Nu blijft, op het zand van het gouden strand, geen enkel spoor meer over

Wanneer het tij het strand kust en dan verdwijnt


Roman, 60 ans

Tu n’as pas laissé beaucoup de traces

De ta présence sur la terre

Une fille et un ami, Zibi, quelques lignes

Pour accompagner la fin des tracas


Gabriel, 60 ans

La nuit, tu aimais discuter devant le night shop

Le jour, tu sillonnais les Marolles

Quatre vers pour t’offrir

Ce dernier verre qui te faisait toujours plaisir


Argani, 66 ans

Ton nom seule trace discrète

Une femme, une fille, disparues

Et des vœux de poète pour que

ta solitude ne soit pas complète


Paulius, 33 ans

À Zaventem tu es tombé sous les coups

La police, la justice, les media ont parlé de toi

J’ajoute la compassion à cette célébrité posthume

Que l’éternité te soit une demeure sans amertume


Tiberiu, 36 ans

La Roumanie, l’Angleterre et la Belgique

Ont été les témoins de ton éloquence et ton goût du sport

Ta famille a rapatrié ton corps

Quelque chose de toi reste au skatepark des Ursulines


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Photo: Milady Renoir et Maarten Goethals lisent la Litanie de 2020 à Passa Porta.

04.05.2021