"Qui sait ?" Un inédit du lauréat du Prix des 5 continents de la francophonie

Gilles Jobidon
18.11.2020
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Il y a tout juste un an, le prestigieux Prix des cinq continents de la francophonie, dont Passa Porta est la tête de pont pour la Belgique, était attribué à Gilles Jobidon pour son roman Le Tranquille affligé (éds. Leméac). Dans ce fabuleux roman historique prenant place au XIXe siècle, l’auteur québécois met en scène un Jésuite qui rapporte en Chine le secret du noir absolu.

Comme traditionnellement tous les lauréats du Prix, Gilles Jobidon devait venir à Bruxelles rencontrer le public et le monde des lettres belges francophones. Mais un virus en a décidé autrement... et Gilles Jobidon est, comme beaucoup d’entre nous, resté confiné dans sa chambre. A Passa Porta, nous lui avons proposé d’être tout de même présent, sous d’autres modalités.

Depuis le Québec, il nous a donc envoyé Qui sait ?, un texte inédit dans lequel il revient, en écrivain, sur l’importance de « l’ailleurs », sur cette tension entre « local » et « global » caractérisant notre époque étrange, ainsi que sur le risque de repli que l’actuel confinement peut représenter, notamment pour le monde de la culture.

Le Prix des cinq continents aurait dû faire sillonner la planète à Gilles Jobidon. Loin d’en éprouver de l’amertume ou des regrets, il nous dévoile la manière surprise dont les circonstances lui ont fait célébrer son prix. «L’imaginaire est sans limites», écrit-il…

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— Quelquefois, je me demande ce que nous sommes en train d’attendre.
Silence.
— Qu’il soit trop tard, madame.
(Alessandro Baricco, Océan mer)

En filigrane, cette fable, attribuée à Lao Tseu :

"L’histoire se passe au nord de la Chine, où vit un cultivateur qui répond au nom de Saï. Pour toute richesse, le bonhomme ne possède qu’un maigre cheval. Une nuit de tempête, apeuré par le fracas du tonnerre, l’animal se défait de ses liens et prend la fuite. Le lendemain, alors que tous les habitants du hameau tentent de le réconforter, Saï leur dit : «Qui sait si ce qui arrive est pour le meilleur ou pour le pire»? […]
Lao Tseu

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Qu’on le veuille ou non, l’autre, l’étranger qui vit à la porte d’à côté ou aux confins du globe, n’est-il pas une dimension de nous-mêmes, comme nous faisons aussi partie de lui ? Implantés depuis des siècles, plusieurs éléments qui dérivent de ses idées, de ses codes alphabétiques ou numériques, de ses découvertes scientifiques, de ses inventions, de ses techniques médicales ou de ses pratiques artistiques intègrent notre quotidien. Sans parler de sa force de travail ou de ses ressources naturelles qui entrent dans la fabrication de nombreux produits de consommation.

N’avons-nous pas quelque part, dans nos fibres mêmes, des traces importantes de cet autre qui se perdent jusque dans la nuit des temps ? Ne sommes-nous pas enclins à oublier de lui en reconnaître l’inspiration, la pérennité ou le crédit ? Certains plats exotiques ou intégrant des denrées venues de loin, trônent sur nos tables et arrivent souvent en tête de liste de nos mets préférés. Qui se souvient, devant un cornet de frites, que notre bonne vieille patate a été cultivée pendant des millénaires dans les Andes avant que les conquistadors en fassent la précieuse «découverte» ? Et en mangeant nos spaghettis, nous rappelons-nous que les nouilles provenaient de Chine avant de se déguiser en italiennes et de nager dans nos assiettes ? Et tiens, puisqu’on parle de la Chine, sommes-nous conscients que là ont aussi été inventés le gouvernail, la boussole, le sismographe, le verre teinté, le papier, l’encre, l’impression, la porcelaine, l’acier, la poudre à canon, la brouette, le parapluie, les cartes à jouer, le papier-monnaie et l’astucieux procédé de fabrication de la soie ?

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Peu après son escapade, le cheval revient à la ferme en compagnie d’une pouliche de grande race. Les villageois félicitent le vieux et se réjouissent de la chance qu’il a. Mais Saï, en hochant la tête, leur répond : "Tout cela est-il bon, est-il mauvais, qui sait" […]
Lao Tseu

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En cette période alarmante, les gouvernements nous demandent d’arpenter notre chambre en long et en large, de voyager mini et de consommer localement. Ces restrictions ont sans doute des effets bénéfiques aux niveaux sanitaire et environnemental. Mais au plan culturel, de telles mesures ne risquent-elles pas d’entraîner des répercussions réductrices sur la pensée ? Ne sont-elles pas aussi susceptibles de provoquer un repli néfaste, voire la progression d’une certaine forme d’inhibition créatrice ?

Et moi, là-dedans… ?

Toutes mes œuvres s’inspirent de l’ailleurs. Dans chacun des cinq romans que j’ai publiés, j’entre et je sors par la porte du bout du monde pour aller voir si j’y suis. Parce que oui, finalement, je me retrouve toujours chez cet autre moi que j’apprends à aimer ou que je tente de comprendre.

Avec le recul, je me rends compte que mon dernier roman, Le Tranquille affligé, ne raconte pas uniquement l’histoire de Jacques Trévier, un jésuite défroqué œuvrant comme horloger à la cour de l’empereur de Chine entre le milieu et la fin du XIXe siècle. Cette œuvre traite de beaucoup plus que du secret de la teinture du noir absolu rapporté par Trévier d’une île aussi perdue qu’étrange en pleine mer d’Oman. Oui, c’est aussi là qu’il fera d’une pierre deux coups en tombant amoureux d’une Noire albinos avec qui il se bricolera une nouvelle vie ; mais le roman creuse encore bien davantage.

En élaborant ce récit, j’ai aussi esquissé des atmosphères et des situations qui, laissées à l’intelligence du lecteur, en disent long sur l’état du monde actuel où l’on mesure comment l’Orient et l’Occident ne se sont jamais vraiment rencontrés : ils sont plutôt entrés en collision, et continuent de le faire.

En sous-texte, Le Tranquille affligé traite du non-respect de l’autre, une attitude bouleversant toujours l’équilibre de nos sociétés et causant de multiples atteintes collatérales dont nous avons peine à nous défaire. Le roman suggère des pistes de réflexion sur l'appropriation des ressources naturelles, les trafics illégaux, l'espionnage industriel et les répercussions dévastatrices de la contrainte avec laquelle se sont implantés par la force le libre marché, le protectionnisme et le colonialisme.

Le pillage éhonté qui a suivi l’occupation de la Chine par l’Occident se vérifie entre autres dans des musées nationaux, dépositaires d’œuvres d’art appartenant toujours à des trésors arrachés à leur culture d’origine par les vainqueurs. Ce type de stratégie issue des noirceurs des siècles engendre encore aujourd’hui des séismes culturels dont nous ressentons les effets. Il suffit d’ouvrir la télé, la radio ou de musarder sur Internet pour le constater.

Fasciné par l’esthétique et la philosophie orientales depuis l’adolescence, je connaissais peu l’histoire de la Chine avant de me pencher sur le sujet et d’en fabriquer un roman. L’idée m’est tombée dessus en lisant un article dans un magazine qui traînait dans la salle d’attente de ma dentiste. Un de ces encadrés où on traitait en quelques mots de la Guerre de l’opium, une appellation dont j’avais vaguement entendu parler, mais dont je n’avais aucune conscience de la portée réelle. C’est ce qui a été le déclencheur de l’indignation que j’ai ressentie envers un état narcotrafiquant complice de grandes compagnies qui se sont adonnées au trafic d’opium et d’alcool afin d’exploiter des peuples moins avancés aux plans technologique et militaire.

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Saï a un fils unique : Ning. Pour sa majorité, son père lui fait cadeau de la pouliche et lui accorde quelques jours de répit pour cavaler à travers la steppe. Après une embardée, le jeune homme se brise la jambe et demeurera boiteux pour le reste de ses jours. Alors que tous les gens du village cherchent à rassurer Saï, il leur fait toujours la même réponse : « Qui sait si ce qui en découlera sera heureux ou malheureux » ? Non mais, le vieux a vraiment perdu la boule, se disent les villageois. […]
Lao Tseu

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L’intuition qui m’est venue en m’engageant dans la rédaction du Tranquille affligé m’a amené à m’intéresser à ce sujet complexe sur un ton qui n’écartait ni l’humour ni l’ironie, à travers des procédés narratifs inspirés de la bande dessinée et du cinéma. Le roman a été lauréat du Prix des cinq continents, attribué en novembre 2019. Cette récompense prestigieuse devait me faire voyager un peu partout sur la planète francophone et francophile afin d’aller à la rencontre de nouveaux lecteurs. La pandémie a résolument eu raison des tête-à-tête in situ habituellement rattachés à cet honneur, mais pas totalement… vous verrez.

Car voilà-ti pas qu’un virus assombrit cet événement heureux alors que ma vie prend aujourd’hui des airs qui se rapprochent étrangement de la conclusion de la fable du vieux Saï. Entre autres manifestations, deux organismes reliés à l’Organisation internationale de la francophonie, le BREC0 (Bureau régional pour les pays d'Europe Centrale et Orientale de l'Organisation internationale de la Francophonie) et le CREFECO (Centre régional francophone pour l'Europe Centrale et Orientale de l'Organisation internationale de la Francophonie) se sont chargés d’organiser quatre marathons de lecture du roman dans sa version intégrale sur Internet. À ces occasions, j’ai été invité à y échanger avec des groupes de francophones et de francophiles de plus de dix neuf pays. À ce jour, ces rencontres virtuelles ont été visionnées par près de 16 000 internautes.

Et puis ?

Et puis, je me demande si la littérature, en plus de la magie qu’elle transporte, n’est pas un écho qui nous permet de prendre la mesure de ce que l’on s’apporte les uns aux autres, au-delà des préjugés que l’on cultive. Heureusement, l’imaginaire est sans limites. Il est un feu qui ne s’éteint jamais et permet de rester en vie. Et la vie nous amène parfois des surprises inattendues. En espérant pour bientôt la fin de ces moments pénibles qui nous atteignent tous autant que nous sommes, la lecture demeure un remède salutaire. Elle a le pouvoir de stimuler l’intellect, de raviver les âmes et de réchauffer nos cœurs qui s’envolent au-delà des murs de nos chambres, dont les portes fermées à double tour nous confinent au fond de nous-mêmes.

Un an plus tard, les tribus du nord de la frontière envahissent la région où vit Saï. Les jeunes gens du coin sont alors appelés à combattre. De tous les hommes du village en âge d’aller à la guerre, seul Ning est dispensé en raison de son handicap. Aucun des fils du village ne revient vivant du combat.
Lao Tseu
Gilles Jobidon
18.11.2020