Traduire à Seneffe (4) : J’ai eu un château en Wallonie…

Regina López Muñoz
05.03.2020
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Quatrième et dernier épisode de notre série sur le Collège des traducteurs et auteurs de Seneffe, organisé sous l’aile de Passa Porta en août 2019 : la traductrice espagnole Regina López Muñoz (Malaga, 1985) raconte ses découvertes, d’Akerman à Rops, en passant par Lamarche.

Il y en a qui avaient des fermes en Afrique ; moi, j’ai eu un château en Wallonie pendant un mois de l’été 2019. Par où commencer… Par où commencer lorsqu’on veut transmettre une idée d’une expérience si enrichissante, si pleine de belles personnes, de travail mené à bien, de rencontres tant professionnelles que personnelles.

D’abord, j’ai envie de raconter la joie et l’incertitude de me savoir retenue. Celle de Seneffe est une résidence pour traducteurs très réputée et avec une longue histoire, or je ne connaissais pas d’anciens résidents, donc personne auprès de qui me renseigner sur le quotidien de la vie au château. Mystère et boule de gomme. Et tant mieux comme ça.

Première surprise : la majesté des lieux, le calme propice à la concentration, l’ampleur des cieux magrittiens par-dessus nos têtes, la verdure (et les lamas !) du parc du château.

Je l’ai su tout de suite : tout cela constituerait le décor parfait d’un Truman Show conçu pour que les héros du spectacle mènent à terme leurs projets littéraires dans les meilleures conditions possibles.

Certes, je ne me trompais pas. J’ai eu un château en Wallonie où le temps, par ces longues journées du mois d’août, semblait s’élargir, et quelques heures là-bas équivalaient à des jours complets n’importe où. C’est une magie bien convenable, celle que l’on cherche quand on décide de faire la valise et dépayser son bureau.

Et c’est grâce à cette nouvelle mesure du temps que le travail devient compatible avec les rencontres, nombreuses et intéressantes, que Passa Porta a organisé pour nous avec des auteurs, avec des éditeurs, avec des associations de traducteurs et avec des agents culturels, afin de nous faire connaître et de diffuser la littérature belge entre les résidents.

Mais tout ce temps n’aurait rien valu sans le respect absolu des uns pour le travail des autres. C’était soulageant de savoir que, à tout moment, on pouvait aller s’asseoir dans un des bancs qui entourent le pédiluve pour travailler en plein air sans interruptions si on sortait avec ses papiers ou avec un livre ou avec l’ordinateur, en guise de bouclier anti-socialisation. Et que, en même temps, ces bancs fonctionnaient aussi comme meeting point en début de soirée, et même comme un confessionnal, des fois.

Une Famille À Bruxelles Cover

Chantal Akerman, écrivain ?

À propos de la diffusion des lettres belges, je voudrais m’attarder un peu dans mon cas particulier. Retenue pour que je peaufine ma traduction d’À son image de Jérôme Ferrari (pour la première fois, les candidats avec un projet d’un auteur non-belge étions éligibles), je me sentais un peu « trompeuse » au début, car je n’avais pas de lien particulier avec la Belgique ; il me manquait une clé pour ouvrir la porte de la « belgitude ». Pourtant, grâce à la bibliothèque de la résidence j’ai eu accès à plein d’auteurs et d’autrices que je ne connaissais pas. Lors d’une incursion dans la salle — quel traducteur n’apprécie pas de se voir entouré de livres ? — je me suis arrêtée dans une tranche qui disait « Chantal Akerman ».

Comment ça ? Akerman, la réalisatrice ? Son côté écrivain m’échappait. C’est ainsi que j’ai tout de suite été attirée par son roman Une famille à Bruxelles, que j’ai pris et dévoré lors d’une certaine fin d’après midi ensoleillée dans la cour. Le livre m’a fasciné ; normalement je travaille sur commande, mais j’ai la chance de traduire assez souvent des textes qui me passionnent en tant que lectrice, et dans celui de Chantal Akerman j’ai retrouvé des sujets fondamentaux pour moi : le rapport difficile avec la mère, l’impossibilité de communiquer avec l’Autre, le traumatisme familial, la judéité… Ainsi qu’un style narratif en torrent qui m’intéresse spécialement. J’en ai discuté avec mes collègues de la résidence, et dès que je suis rentrée chez moi, j’ai contacté Sol Salama, l’éditrice de la maison espagnole Tránsito (qui d’ailleurs a déjà publié La memoria del aire de Caroline Lamarche, va bientôt publier Nous sommes à la lisière et a un certain penchant pour les lettres francophones), pour lui en parler. Quel bonheur de voir qu’elle partageait ma passion pour Akerman, et que, oui, elle était intéressée par la publication du texte dont je lui parlais. Le projet a pris forme peu à peu, et trois mois après je peux me vanter d’avoir déjà signé le contrat de traduction. Une famille à Bruxelles verra le jour en espagnol en novembre 2020, et c’est tout à fait grâce à Seneffe.

Félicien Rops sur mon chemin

Par ailleurs, au-delà des grilles du domaine, c’était la Belgique qui s’étendait, et la résidence m’a donné l’occasion de découvrir une petite partie du pays, de flâner dans les rues d’Anvers, de Namur, de Louvain, de Bruxelles, de visiter des églises, des musées et des librairies. C’était un vrai plaisir de se lever tôt un samedi ou un dimanche pour prendre le bus jusqu’à Nivelles puis le train à d’autres destinations (quel magnifique service de chemins de fer !). Car il n’y a pas que le calme d’une résidence qui compte ; l’épanouissement du voyage, la découverte de nouveaux coins, la stimulation du muscle de la curiosité fait aussi partie du charme de ce genre d’opportunités. Et voilà que, quand deux mois après j’ai croisé une allusion à Félicien Rops dans un texte, ce monsieur ne m’était pas inconnu, et c’est grâce à la visite au musée de l’artiste à Namur.

Musée Félicien Rops

J’ai déjà parlé des longues journées paisibles de travail, mais ce serait un crime d’oublier les longues soirées passionnantes avec les résidents, qui ont donné des promenades nocturnes dans le parc, des séances DJ multiculturelles, des litres de vin et de bière partagés, de bougies, et des échanges, surtout des échanges enrichissants, rigolos, d’hauteur philosophique et tout à fait mondains. Sans les discussions à propos des problèmes que pose la langue française aux traducteurs, la naissance du « Collectif du On » n’aurait pas eu lieu. Et quelle perte pour tous ça aurait été !

J’ai eu un château en Wallonie. Mais pas que moi, heureusement. Tout le bonheur de la chose a été de partager ce privilège avec neuf traducteurs, quatre écrivains et deux membres de l’équipe Passa Porta. Sans eux, les cieux magrittiens seraient devenus gris, la petite croisière dans la Meuse aurait été triste, les bières belges auraient perdu leur bon goût, les lectures n’auraient pas trouvé d’écho.

Regina López Muñoz
05.03.2020