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25 novembre

Lisette Lombé
27.11.2025
min
texte d’auteur·ice

Couronnée pour deux ans en 2024, la poétesse de Belgique Lisette Lombé a la mission d'écrire 12 poèmes originaux, que Passa Porta contribue à faire traduire en néerlandais et en allemand. Découvrez son huitième poème intitulé 25 novembre, composé à l'occasion de la journée internationale des violences faites aux femmes.

Voilà comment…
Voilà comment, de la manière la plus saisissante qui soit,
voilà comment nos thorax se sont, un jour, ouverts en deux.

Certaines d’entre nous parlent de bombes sous les os.
Certaines d’entre nous parlent de trou béant dans la poitrine ou de fosses abyssales.
Certaines d’entre nous parlent de grande déchirure dans le ciel,
de saisons inversées,
d’écorces qui se craquellent sous la pression d’immenses souffrances.

Moi, cet après-midi-là, j’ai vu des couleuvres sortir de leur nid.
J’ai vu les peaux luisantes.
J’ai vu le nombre.
Une bête pour chaque blessure.
Une bête pour chaque injure.
Une bête pour chaque abus.
Une bête pour chaque humiliation.
J’ai vu le nombre.
J’ai vu le grouillement et les convulsions.
J’ai vu la fuite rampante.
J’ai vu le coeur exsangue qui se libère.
J’ai vu la chair exsangue qui se libère.
J’ai vu la chaîne qui se rompt.

Certaines d’entre-nous, qui ont vu aussi,
certaines d’entre nous se sont foutues en l’air quand elles ont vu.
Parce que c’est violent, très violent, trop violent, l’irruption du vrai respect, l’irruption de rapports égalitaires, l’irruption de la tendresse, après des années de vie sous emprise.

Moi aussi, j’ai cru que j’allais crever.
Moi aussi, j’ai cru que j’allais devenir folle, que je ne survivrais pas à la déflagration.
Et j’ai voulu noyer cette femme que j’avais été pendant dix ans.
J’ai voulu noyer cette féministe qui se faisait traiter de pauvre fille par son fiancé,
qui partait et qui revenait se faire traiter de pauvre fille.
J’ai voulu noyer cette mère de famille qui se faisait jeter au sol,
qui partait et qui revenait se faire jeter au sol.
J’ai haï cette femme. J’ai haï sa crédulité. J’ai haï son inertie. J’ai haï sa gentillesse.
Je répétais : je ne sais pas qui est cette femme qui a accepté ça, je ne sais pas qui est cette femme qui a accepté ça.
Je pleurais dans les loges avant de monter sur scène.
Je pleurais dans ma voiture en allant faire les courses.
Je ne dormais plus. Je ne savais plus qui j’étais. Je doutais de mes propres souvenirs.
Je pensais les couleuvres immortelles.
Je pensais la douleur inguérissable.
Je pensais le thorax ouvert en deux à jamais.

Mais les soeurs, les soeurs de partout, les soeurs à chaque étape, les soeurs sous chaque étoile, les soeurs ont débarqué dans le game.
Dans mon dos, les pensées intrusives.
Dans mon dos, l’estime siphonnée.
Dans mon dos, le fil du marionnettiste.
Et les soeurs se sont appelées mes soeurs. Et mes soeurs m’ont aidée à étreindre cette femme. Et mes soeurs m’ont aidée à regarder cette femme avec bienveillance et à la serrer fort et à lui murmurer : tu as fait ce que tu as pu.
Oui, tu as fait ce que tu as pu !
Regarde comme tu es vivante, aujourd’hui !
Regarde comme tu es debout !
Comme nous toutes.
Comme nous toutes. 

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Lisette Lombé
27.11.2025