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Es-tu un vrai monstre, ha ha ?

Astrid Haerens
08.05.2026
min
texte d’auteur·ice

Quelques mois avant son suicide en 1963, l’autrice américaine Sylvia Plath convoquait la figure de Méduse dans Medusa, l’un de ses poèmes les plus mystérieux et les plus commentés. Nous avons proposé à trois autrices d'écrire une réponse à ce poème qui serait aussi une vision personnelle et contemporaine du mythe. Ici, celle d’Astrid Haerens : poétesse et autrice belge néerlandophone (Erosie).

On peut comprendre une culture aux choses ou aux êtres qu’elle 

rejette en tant que monstres hors de ses frontières normatives. 

Oui, on parle de moi

en chuchotant, tu entends

ces murmures farouches ces

tchutchutchu tchutchutchu hmmmmm

autour de ma tête qui roule

tornades de velours de

respirations

hinh hinh hiiiinh

expire

le vent cancanier du large

apporte avec lui

un continuel

bruissement saturé

écoute-les conspirer, soupirer

cribler de leurs rires ma tête

qui roule et roule et entend

toi, maladroite fille-serpent, Méduse
était la femme la plus sexy de l’histoire, un seul regard sur elle
Et tu durcissais instantanément, ha ha ha
es-tu vivante ou es-tu morte, es-tu
un vrai monstre, ha ha ?

autrefois pourtant, je dormais

comme un bébé, bienheureuse

gorgone moiteur viciée croûtes

de chassie au coin des yeux jambes écartées

entre mes sœurs bizarres

enchevêtrement souple de bassins

un tas ondulant, sifflant

peau d’argile chaude et humide

oui, on chuchote à mon propos

des mots lénifiants, affilés comme une lame

tu l’as cherché, Méduse

tu l’as cherché – quinze mains calleuses

ont enserré mes mâchoires crispées

de la salive s’est insinuée et plus encore

ce blanc de l’œil blême

souillée tr tr tr tremblante

et ouverte

je gisais

en étoile de mer

et complètement seule :

 

il s’est enfoncé en tournoyant dans la blessure

de mon bas-ventre

mes intestins qui grondent

ma peau brûlée, poilue

dans ma bouche l’arrière-goût

âpre de l’eau salée

et moi qui continuais de demander

j’étais là, pas vrai, c’est arrivé, pas vrai,

je l’ai cherché, je l’ai cherché,

je l’ai cherché

pas vrai ?

 

regarde là, ma tête qui roule, de plus en plus loin,

dévalant la colline cahoteuse, les bouches se crispent,

spasmes, coups de pied, halètements,

et elle entend

pour pouvoir juger l’auteur de la violence

la plus secrète et la plus intime,

il importe que les faits se soient déroulés

au grand jour et aux yeux de tous –

sinon, nous serons au regret

de devoir te renvoyer chez toi

comme la salope et

la menteuse que tu es

ha ha Méduse, chuut Méduse

sale pute à boches, puante et lubrique

hmmm Méduse, t’

es un monstre

Je suis déjà dur comme la pierre, bébé

Les filles, c’est comme ça

Les filles, c’est comme ça, oh

lilith, carrie, bloody-bloody-mary

britney, malala, frida et anuna

les poils des jambes de Méduse sont-ils de tout petits serpents ?

oui, on susurre à mon sujet, mais entre

quels gros-gros murs de temple érodés

parle-t-on encore de corps

comme des lianes qui flambent ? D’orgies,

de poissons de pierre,

d’une œillade foudroyante ?

 

qu’est-ce qu’un monstre

sinon un mot fatigué,

un o qui engloutit tout,

une triste syllabe sifflante à tes troussesdans la rue où toi aussi

tu habites, simplement

comme mes yeux

écarquillés comme dans un haka

simplement, comme mes cheveux qui ne veulent plus

être tressés en motifs, simplement

comme une créature aux cent queues fouettant l’air sauvagement

aux cent doigts, aux cent désirs, simplement ?

Regarde là,

ma tête,

comme une boule de paille sèche,

à travers les prairies humides,

dévalant la colline –

 

aaah

Méduse

chuuuut

Méduse

tais-toi

hu hu hu hu

garde tes lunettes de soleil

 

il n’y a plus de mains tremblantes pour m’accrocher

sans haut-le-cœur au-dessus de leur porte

plus de créature exubérante

qui ose danser sans se sentir coupable

dans le sous-sol marécageux

du jour, de la nuit, du jour

la répétition assommée d’ennui

pas de monstres, d’anti-monstres qui, le masque ôté,

s’avèrent n’être que nos enfants et regarde là

ma tête, qui roule,

qui roule,

qui roule encore et entend

l’économie du désir
s’effrite à cause de l’immixtion de la femme
de ses perversités de sa nature insupportable
Méduse est ma garce
c’est la reine de la rage féminine
les hommes devraient être reconnaissants
que les femmes ne veuillent
que l’égalité des droits
et pas se venger
vouuufff

et elle continue de rouler, poussée

par le vent qui souffle sa buée, traversant

le brouillard qui monte du sol entre les gratte-cielà travers les franges couleur cendre, slalomant le long des teslas

à travers les highlands, les virus, la boue

des métavers, à travers une poussière fine et crépitante

elle roule encore

et rit et tousse et saigne et

 

enfin s’arrête

sur ce qui ressemble à

une plage noire

des ruines

un lieu anonyme

sans coordonnées

où, parmi les débris sombres

des tessons scintillent, en dessous

un réseau pulsant de fils brillants

chantant, croissant, des algues vert vif

et puis

une mer qui ne s’appelle pas ainsi

mais qui se retire

et s’approche, et repart, et chante viens-viens

brave gorgone, hideux laideron

viens-viens

Méduse, haaaa Méduse

pssssst Méduse, viens ici

(la tête ferme les yeux, enfin)

viens ici

allonge-toi, laisse-toi flotter

laisse-toi flotter avec moi

laisse-toi flotter, va, viens

avec moi

va et viens

j’ai la nausée

j’ai la nausééée

viens

avec moi

Traduction du néerlandais (Belgique) par Françoise Antoine 

notes


Les images des « corps comme des lianes qui flambent » et de « poisson de pierre » sont tirées du poème « Haar mond » (Sa bouche) de Hugo Claus.

« pour pouvoir juger l’auteur de la violence / la plus secrète et la plus intime, / il importe que les faits se soient déroulés / au grand jour et aux yeux de tous – / sinon, nous serons au regret de devoir te renvoyer chez toi / comme la salope et / la menteuse que tu es » est tiré d’un dessin de presse de la cartooniste néerlandaise Jip van den Toorn.

Les citations en anglais sont tirées de divers mèmes internet sur la Méduse.

La citation d’ouverture est extraite de « Monsters Toegelaten » (Monstres admis) de Caro van Thuyne (non traduit en français).

Astrid Haerens (1989) a grandi à Zwevegem et vit à Bruxelles. Elle a obtenu un master de Linguistique au Conservatoire d'Anvers. Elle est l’autrice d’un roman Stadspanters, et d’un recueil de poésie, Oerhert, qui a remporté le Prix du premier recueil de poésie 2023 et a été nominé pour le Prix Herman de Coninck et le Prix C. Buddingh' 2023. En avril 2026, son deuxième roman Erosie paraîtra. Encore inédit en français, son travail est aussi publié dans divers magazines littéraires (internationaux) et sur des plateformes en ligne.

photo: astrid haerens © stine sampers

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Astrid Haerens
08.05.2026