Me suis-je vraiment tirée d’affaire ?
Quelques mois avant son suicide en 1963, l’autrice américaine Sylvia Plath convoquait la figure de Méduse dans Medusa, l’un de ses poèmes les plus mystérieux et les plus commentés. Nous avons proposé à trois autrices d'écrire une réponse à ce poème qui serait aussi une vision personnelle et contemporaine du mythe. Ici, celle d’Hélène Frappat, autrice française (Trois femmes disparaissent, Le Gaslighting ou l'art de faire taire les femmes).
Maman, il faut que je te tue.
Pour sortir du pays du cauchemar, j’ai commencé à écrire.
Hier j’ai écrit deux pages sur La Maman.
Mais où est la terreur ? C’est le monologue d’une démente.
Ni histoire, ni grammaire solide.
Où est la terreur ? Si je pouvais mettre un peu d’horreur dans cette
histoire de mère…
*
Une mère, c’est là pour dire à sa fille : Lave-toi les cheveux.
C’est tellement idiot !
C’est tellement idiot de laver ses cheveux un jour, et de
recommencer le lendemain.
Rien que d’y penser, ça m’épuise.
Recommencer.
Un supplice.
Dis, maman, ça fait comment, une fille, pour faire les choses une
bonne fois pour toutes et en finir comme ça pour de bon ?
*
Quand je suis née, j’ai tué ma mère.
Est-ce que ma mère m’en veut ?
Depuis le royaume des morts, est-ce qu’elle maudit le jour de ma
naissance ?
Depuis le royaume des ombres, est-ce que Maman invisible me dit :
Maudit soit le jour de ta venue au monde ! Va-t-en ! Va-t-en !
M’entend-elle lui répondre :
Maman ! Écoute-moi. Ecoute mon récit. Ecoute-moi, et puis si tu le
veux, détruis ce que tu as fabriqué de tes mains.
*
Vers l’âge de onze ans, mes cheveux ont commencé à rougir. Mon
sang vital coule sur mon crâne. Rien ne pousse là-dedans. En plein
soleil mes cheveux prennent feu. Les enfants se moquent des
flammes. Ma mère prend rendez-vous chez le coiffeur. Je m’évade,
je vagabonde ! La nuit, un rayon de lune me réveille. Je me
redresse : mes boucles mortes, détachées de leurs racines par les
ciseaux de ma mère, tombent sur les draps.
*
Quand je suis sortie de ton corps, derrière moi une créature
visqueuse s’accrochait.
Qui peut comprendre l’horreur de ma naissance ?
Une créature visqueuse s’accroche.
De l’air, va-t-en, tu poisses, tentacule !
*
On me lave. On me sèche. On m’éloigne des draps trempés du
sang tiède de ma mère. La beauté de maman se dégrade. Dans
mon abri pourrissant, les vers grouillent déjà.
Je viens à peine de naître, et déjà je transforme mon foyer en
tombe. Je viens à peine de naître, et déjà ça recommence.
Un supplice !
Dis, maman, ça fait comment, une fille, pour naître une bonne
fois ?
*
Dans les ténèbres du ventre de ma mère, un monstre gorgé de
sang, une membrane élastique refuse de me suivre.
La sage-femme a beau tirer sur le cordon, le placenta ne se décolle
pas.
Des heures et des heures !
Dans la nuit expirante, le chirurgien rassemble les instruments afin
de communiquer une étincelle d’existence à la chose inerte gisant à
ses pieds.
Sans anesthésie, il extrait le placenta jusqu’à l’aube.
Ah, cette nuit est terrifiante.
Dis, maman, ça fait comment, la nuit, pour disparaître une bonne
fois ?
Je suis grande.
J’ai le pouvoir d’apporter la vie, avec tout son entrelacs de fibres,
de muscles et de veines.
Je connais les accouchements, ces cérémonies sanglantes.
Le chirurgien fouille l’humidité de mes entrailles ; introduit des
pinces griffues entre mes jambes ; torture mes organes inertes,
épuisés par la création d’un être humain ; viole mes secrets.
Des fleuves de sang vident mes veines.
Des jours et des nuits à hurler, à saigner !
Des créatures sortent de moi, parfois vivantes, souvent mortes.
Les créatures ouvrent un œil terne, une mâchoire qui bredouille des
sons inarticulés…
Les créatures m’emplissent d’une terreur informe !
*
Très mauvais rêves ces derniers temps. La semaine dernière,
après mes règles, j’ai rêvé que je perdais un bébé d’un mois.
Entièrement formé, mais de la taille d’une main, le bébé mourait
dans mon ventre et tombait en avant. Regardant mon ventre nu, je
voyais sur le côté droit la bosse ronde de sa tête, saillante comme
un appendice éclaté. Mis au monde sans grande douleur, déjà
mort. Ensuite j’ai vu deux bébés, un grand de neuf mois et un petit
d’un mois avec une tête de petit cochon blanc aveugle qui se
blottissait contre lui. Mais mon bébé était mort. Je crois qu’un bébé
me ferait m’oublier moi-même, positivement. Mais il faut pourtant
bien que je me trouve moi-même.
*
Reste faire du crochet à la maison et pense à mon petit bébé mort.
C’est idiot, mais chaque fois qu’on me laisse seule avec mes
pensées, elles reviennent toujours au même point, au fait que
j’étais une mère et ne le suis plus.
Je rêve que mon petit bébé est revenu à la vie, que cela a
seulement eu froid et que nous l’avons frictionné devant le feu, et
que cela a vécu. Je me réveille et je ne trouve pas de bébé. Je
pense à la petite chose tout le jour. Le moral n’est pas bon.
*
Vous écrivez sous la dictée de vos rêves ?
Rêve des méduses télépathes.
Tous les matins je me baigne sur la plage.
Une nageuse brune passe et repasse.
Pour parvenir à cette plage, il faut descendre cent soixante-dix-neuf
marches. La nageuse remonte l’escalier. Elle est entièrement
brune, depuis la chevelure sombre, les yeux noirs immenses, les
bras fins, musclés. Son cou porte la marque du vampire. Elle me
tend ses bras marqués par la décharge électrique. Les méduses
visqueuses, dont les ombrelles phosphorescentes brillent au fond
des mers, identifient leur ennemi à distance.
Je lui demande :
Pourquoi Méduse est la seule de ses sœurs à porter des serpents
dans les cheveux ?
Tu veux savoir ? Écoute la réponse.
Très célèbre pour sa beauté, Méduse est l’espérance même.
L’espérance de qui ?
Des hommes, des braconniers, des chefs.
Ce qui les attire en Méduse, c’est ses cheveux.
Le maître de la mer les agrippe ! Il la viole.
Il ne faut pas laisser le viol impuni.
Alors les cheveux de Méduse se changent en serpents de la honte.
La honte de qui ?
La nageuse brune se tait, et disparaît.
*
J’ai terminé La Maman. Et puis ce matin, alors que je faisais un
effort atroce pour sortir de ma léthargie et laver mes cheveux, j’ai
été électrisée de lire dans des études de cas la confirmation de certaines de mes images. Il y a l’enfant qui rêve de sa mère,
aimante et belle, comme d’une sorcière ou d’un animal, et plus tard
la mère devient folle, grognant comme un cochon, aboyant comme
un chien et grondant comme un ours. Ensuite il y a l’image de la
mère en train de manger, dont on ne voit plus que la bouche.
*
Ô sœur, mère, épouse,
Le doux Léthé est ma vie.
L’épouse petite poupée
Quatre bébés et un cocker.
Jamais, jamais, jamais je ne rentrerai à la maison !
*
Quand j’ai écrit Le gaslighting ou l’art de faire taire les femmes, j’ai
oublié Sylvia Plath.
J’ai oublié ses descriptions du décor concentrationnaire où la
Parfaite Ménagère blanche crève d’ennui.
« En sortant du wagon climatisé sur le quai de la gare, le souffle
maternel de la banlieue m’a enveloppée. Une quiétude estivale
recouvre toute chose de sa main apaisante comme la mort. »
J’ai oublié qu’avant de devenir un cadavre, elle a décrit la
cadavérisation — de l’épouse, de l’écrivaine, de toute femme.
« Cadavre entre moi et toute possibilité de travail. Je voudrais une
vie conflictuelle, un équilibre entre les enfants, les sonnets, l’amour
et les casseroles sales. J’ai besoin du flot de la vie. Et non de tous
ces contes de fées. »
J’ai oublié que Barbe-Bleue et Ted Hughes sont deux génies du
gaslighting : ils enferment leurs épouses mortes dans le foyer, en
prétendant leur donner la clé.
« S’il vous plaît, faites qu’il vienne, et donnez-moi la force de
caractère de faire en sorte qu’il me respecte et s’intéresse à moi, et
le courage de ne pas me jeter à sa tête de manière tapageuse ou
avec de grands cris hystériques — mais tranquillement, doucement, on se calme. Il est probablement en train de se pavaner sur les
pelouses derrière les collèges, au milieu des crocus, avec sept
maîtresses scandinaves. Et moi je suis assise là, comme une
araignée, chez moi, à attendre. »
J’ai oublié sa lutte déchirante contre le gaslighting intériorisé.
« Le point crucial est mon désir d’être manipulée. D’où vient-il, et
comment puis-je le vaincre ? »
D’où vient-il ? Je m’en fous.
Comment puis-je le vaincre ? En pleurant des phrases. Pleurer
avec : n’est-il pas ironique que la fonction antique de la tragédie en
exclut simultanément les femmes ?
« Je me sens, je suis folle, comme un écrivain doit l’être en un sens
— alors pourquoi ne pas en faire ma réalité ? Si j’étais un homme,
je pourrais en faire un roman. Étant femme, pourquoi ne puis-je rien
faire d’autre que pleurer et être pétrifiée, pleurer, être pétrifiée. »
Comment pouvons-nous le vaincre ? En nous auto-engendrant !
Le placenta rouge gluant, qui transforme une fille en doublure de sa
mère, la métamorphose aussi en monstre social : une écrivaine !
L’écrivaine est une fille auto-engendrée. L’écrivaine bouffe sa peur
et sa honte, elle regarde Méduse en face : Méduse est belle, et elle
rit.
Sur notre berceau d’écrivaines auto-engendrées, une fée s’est
penchée. La fée-marraine lave nos cheveux de la honte sale que
Papa/Maman y a engluée.
« La nuit dernière, Marilyn Monroe m’est apparue en rêve, comme
une sorte de marraine fée. Elle m’a fait une manucure d’une main
experte. Je ne m’étais pas lavée les cheveux, et lui ai posé des
questions sur les coiffeurs, en disant que toujours, où que j’aille, ils
avaient réussi à m’imposer une coupe de cheveux affreuse. Elle m’a invitée chez elle pour les vacances de Noël, en me promettant
une nouvelle vie épanouie. »
Vertaald door Katelijne De Vuyst
Diplômée de philosophie et passionnée de cinéma, la Française Hélène Frappat (1969) est romancière, critique de cinéma et traductrice. Elle a choisi de chercher la "vérité" dans la fiction. Romancière, elle est l'autrice, chez Actes Sud, de Inverno, Lady Hunt, N’oublie pas de respirer, Le Dernier Fleuve, Le mont Fuji n'existe pas, Trois femmes disparaissent et Nerona. Après avoir consacré des travaux à des cinéastes tels que Jacques Rivette, Roberto Rossellini et l'acteur Toni Servillo, elle a publié en 2023 Le Gaslighting, ou l’art de faire taire les femmes.
photo hélène frappat © celine nieszawer