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Je ne comprends pas, c’est pourquoi je m’empare de la Russie et de la neige

jón kalman stefánsson
29.03.2025
min
texte d’auteur·ice

"Ghosts" était le thème de la dixième édition du Passa Porta festival. Pour la soirée d'ouverture, nous avons donc invité cinq écrivains à partager les fantômes qui les hantent. Eduardo Halfon, Merethe Lindstrøm, Éléonore de Duve, Bregje Hofstede et Jón Kalman Stefánsson ont relevé le défi en écrivant un texte inédit spécialement conçu pour l'occasion. Ils l'ont lu à La Monnaie le vendredi 28 mars. Vous pouvez découvrir ces perles ici.

Ne doit-on pas écrire pour sauver le monde ?

Ne doit-on pas écrire pour sauver le monde ?

Écrire pour l’humanité, la bonté, pour chercher le sens de la vie et, s’il n’existe pas, le créer, or chacun le fait à sa manière : par la douceur, la beauté, par le biais de récits captivants, brillants, embarrassants, cruels ; écrire pour consoler, pour délicatement caresser les blessures, écrire pour arracher les pansements qui recouvrent ces mêmes blessures, pour rendre l’existence plus supportable, pour chambouler, pour poser des questions aussi dérangeantes qu’insistantes, écrire pour défier et changer l’image du monde ; transformer les mots en berceuses, en un antique psaume, écrire en quête de Dieu, pour le provoquer en combat singulier, pour chasser le démon de l’âme humaine, l’enfumer et le forcer à quitter les sombres et misérables recoins que nous abritons en nous ; celui qui écrit n’est-il pas censé être un navire de guerre, un vaisseau amiral porte-avions, un sous-marin, un char d’assaut, un orchestre, le treizième apôtre, le cinquième Beatles, six baisers, sept comètes, la huitième merveille du monde ?

Ne devons-nous pas prouver que sans littérature, il n’existe ni humanité, ni solidarité, ni empathie, et que rien ne saurait les remplacer, prouver qu’en l’absence d’humanité, de solidarité et d’empathie, nous nous transformons en intelligence artificielle, nous devenons la casquette de Trump, la chemise de Poutine, le salut fasciste de Musk, la haine de Netanyahou.

Il me semble qu’il en va à peu près ainsi.

J’entends par là que d’une certaine manière, c’est ce que je répondrais si on me demandait : pourquoi écris-tu, dans quel but, qu’est-ce qui te hante lorsque tu écris ?

Je gage cependant qu’à ces questions existe une kyrielle de réponses, et qu’il ne peut qu’en aller ainsi, que cela ne saurait être autrement : sans doute ces réponses sont-elles aussi nombreuses que le sont les écrivains du monde. Et ce, même si j’espère que l’énumération à laquelle je viens de me livrer résonne chez la plupart d’entre eux.

Mais – il va de soi qu’une foule d’autres choses entrent en jeu, innombrables, parce que si l’être humain est une création complexe, alors la littérature est un labyrinthe percé d’un tel nombre de portes qu’on ne saurait les compter, des portes qui, en outre, changent constamment d’emplacement, si bien que vous ne savez jamais réellement par laquelle entrer dans le domaine de la littérature, et encore moins par laquelle vous en sortez. Aucun écrivain n’a eu la même existence qu’un autre, et tout ce dont il fait l’expérience ne peut que l’influencer d’une manière ou d’une autre. Un écrivain qui naît et grandit à Gaza envisage fatalement le monde de manière différente qu’un autre qui naît et grandit à Tel Aviv : celui qui voit le jour dans la pauvreté ou dans le dénuement ne peut que percevoir la réalité autrement que celui qui naît et grandit dans un environnement pour ainsi dire exempt d’insécurité pécuniaire, de menaces liées à la guerre ou de salauds qui attendent au coin de la rue.

Il convient enfin de ne pas oublier l’ambition – on ne saurait en faire abstraction. Elle est omniprésente chez tous les artistes, bien que sous des formes très diverses.

Il peut s’agir de l’ambition qui vous pousse à faire mieux que la fois précédente, à vous dépasser.

L’ambition de mieux écrire que les autres, d’écrire un best-seller, de travailler pour recevoir des prix, pour se faire couronner de lauriers, pour avoir son nom sur toutes les lèvres, pour être encore lu dans cent ans, pour devenir une étoile lumineuse qui scintille au firmament de la littérature.

L’ambition est un mot et un concept à double tranchant pour lequel mon dictionnaire donne ces six synonymes :

Ferveur, estime, honneur, désir d’excellence, soif de célébrité, orgueil.

Les quatre premiers sont valorisants, quel que soit l’angle sous lequel on les envisage, le cinquième incline vers le négatif, quant au sixième, orgueil – c’est en réalité une insulte. Un jugement péremptoire qualifiant un être humain manifestement disposé à sacrifier son humanité sur l’autel de la célébrité : disposé à signer un pacte avec le Malin, ou avec l’intelligence artificielle, pacte qui lui permettra d’écrire ou de composer le Chef-d’œuvre. Quitte à vendre son âme.

L’ambition a pourtant son importance et peut revêtir une certaine beauté, en son absence, c’est la torpeur, en son absence, c’est le sommeil, l’ennui, une personne dépourvue d’ambition plie aisément face au pouvoir, elle se laisse gouverner, elle est le rêve des tyrans.

L’ambition de sauver le monde.

Il est sans doute risible, puéril, de s’exprimer ainsi, au point qu’on en aurait presque honte. À moins que ce ne soit un signe d’orgueil.

Il n’empêche que c’est souvent la réponse spontanée que je donne lorsqu’on me demande : pourquoi écris-tu, qu’est-ce qui te hante ?

Donc, et pour dissiper tout malentendu : lorsque j’affirme vouloir sauver le monde par mes œuvres – je ne prétends absolument pas que je m’en considère capable ou digne, qu’elles influeront sur la marche du monde et, pourquoi pas, sur le cours des planètes, absolument pas. Je suis tout à fait conscient que les romans et les poèmes, et l’effet qu’ils produisent, constituent rarement à la surface de la vie humaine des bombes capables de transformer le cours des choses ; malgré cela, j’en suis intimement convaincu, malgré cela, c’est pour moi une vérité aussi inébranlable que la relativité d’Einstein : la littérature porte en elle une puissance qui nous dépasse.

La force qui boursoufle les rêves de Napoléon, écrit le poète polonais Adam Zagajewski,

et qui lui commande de s’emparer de la Russie et de la neige

réside aussi dans les poèmes

bien que dans une version plus tranquille.

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours eu foi dans cette force, cette énergie susceptible d’apparaître lorsque les mots et l’imaginaire se fondent en créant un alliage. Je l’ai toujours crue capable d’ébranler le réel, de le faire bouger, j’ai toujours cru qu’un poème pouvait devenir la motte d’herbe qui renverse le char d’assaut. Cela dit, oui, c’est un fait indéniable et incontournable : poèmes, romans ou pièces de théâtre occupent rarement la une des grands journaux du monde, ils font rarement les titres des informations à la radio ou à la télévision. Je doute qu’aucune chaîne ait jamais débuté son journal télévisé en citant les premiers vers du poème Chat dans un appartement désert de Wisława Szymborska :

Mourir,

C’est une chose qu’on ne saurait faire à un chat.

Même si ces vers éveilleraient sans doute plus de pensées, de sentiments et de sensations dans la conscience des spectateurs que la plupart des événements auxquels ils se sont vus confrontés au cours de la semaine ou du mois précédents.

L’histoire humaine n’est pas celle des faits, mais celle des sentiments et sensations, l’être humain est en premier lieu un être d’émotions. Or qu’est-ce que la littérature à part cela : la réaction émotionnelle des auteurs confrontés au monde et à leur existence ?

L’histoire humaine est celle des émotions, et par conséquent, la célèbre citation de Descartes – je pense, donc je suis – est une aberration. Un contresens aussi frappant qu’attristant sur la nature de la condition humaine. Parce qu’en dehors du fait que l’être humain est avant tout un être d’émotions, lesquelles sont à la source de la plupart de ses pensées, nous ignorons, nous n’avons en réalité pas la moindre idée de ce que signifie penser, de la manière dont nos pensées apparaissent. Les livres et la musique ne sont pas des pensées, mais des sentiments, des intuitions, des émotions, des doutes, des réactions à cette réalité, à ce soupçon qui nous chuchote que nous ne comprenons ni le monde, ni Dieu, ni la mort, ni le temps.

Les livres et la musique ne sont pas des pensées, mais des sentiments, des intuitions, des émotions, des doutes, des réactions à cette réalité, à ce soupçon qui nous chuchote que nous ne comprenons ni le monde, ni Dieu, ni la mort, ni le temps.


Je ne comprends pas, donc je suis.

Et aujourd’hui, maintenant que le ridicule semble s’apprêter à prendre le pouvoir dans une grande partie du monde, maintenant que ce monde tel que nous le connaissons depuis environ 80 ans se retrouve gisant dans le fossé comme une vieille baignoire brisée ou un hélicoptère qui s’y est écrasé, maintenant que le mensonge, les préjugés, l’arrogance et la violence ont été élus aux fonctions suprêmes pour devenir présidents, ministres ou généraux, la littérature est peut-être la seule chose qui puisse, non seulement expliquer, mais aussi exposer, démasquer. Existe-t-il description plus déplaisante, plus violente, plus absurde de ce qui se produit en ce moment que dans Rhinocéros de Ionesco, cette pièce écrite il y a presque 70 ans ?

C’est l’une des dénonciations littéraires les plus géniales du fascisme, du populisme, du néo-libéralisme et des mouvements qui en sont proches, une dénonciation des théories et des systèmes qui tendent invariablement à annihiler la diversité, la compassion, l’empathie : l’humanité. Cette pièce est un plaidoyer percutant, dérangeant et sans concession qui dévoile la laideur, la cruauté et la violence qui nous frappent lorsque débute quelque chose de terrifiant, une chose que nous méprisons, à laquelle nous refusons de prendre part, et qui, au fur et à mesure qu’elle grandit, gagne tant en puissance que personne ne peut, ne veut ni n’ose plus s’y opposer, tant et si bien que ce qui était considéré hier comme témoignage de malveillance, de cruauté, de manque total de compassion et de justice, devient aujourd’hui une évidence, c’est-à-dire la norme, et coule tellement de source que ceux qui tentent de la mettre en cause ou de s’y opposer sont dénoncés avec vigueur, voire harcelés et noyés sous un torrent de médisances.

Depuis sa publication, cette œuvre de Ionesco n’a jamais été autant d’actualité qu’aujourd’hui : pourtant, elle n’apparaît jamais en une des journaux, ni ne constitue jamais le premier titre des informations. Et aucun journal, aucune chaîne de télévision ne demande, désespéré : Quand viendra le Woland de Boulgakov pour nous punir ?

Pourquoi j’écris, qu’est-ce qui me hante, qu’est-ce qui décide de la direction dans laquelle je m’engage ?

Je le répète, je le répète avec un entêtement puéril : cela procède d’un désir de sauver le monde, lequel a grand besoin de l’être.

Je veux -j’espère- que mes livres, que mes mots, mes phrases, la musique de mes romans et de mes poèmes touchent si profondément ceux qui les lisent que cela change pour eux quelque chose. En mieux. Qu’ils caressent les plaies des lecteurs, les consolent, les fassent pleurer, interrogent leurs pensées, leurs sentiments, créent un trouble, suscitent des interrogations, des doutes, réjouissent, que mes œuvres augmentent l’espace du monde : le rendent plus vaste.

Est-ce de l’orgueil ? Peut-être. J’espère que non.

Et il va de soi que je continuerai à répondre de cette manière à la question : pourquoi écris-tu ?

Je sais toutefois qu’en procédant ainsi, je me dérobe en partie, justement parce que je soupçonne, je crois savoir que si je souhaitais en réalité y répondre parfaitement et sans rien dissimuler, dire ce qui me pousse en avant en tant qu’auteur, ce qui me hante, ce qui décide du chemin que je vais prendre, je devrais fatalement orienter mon regard vers ma vie intime, mon passé, ma personne.

Or il y a simplement en moi quelque chose qui hésite à le faire, voire s’y oppose.

Bien sûr : toute expérience façonne l’individu, mais aussi ce que vous faites en tant qu’écrivain, la manière dont vous le faites, ce que vous écrivez et comment vous l’écrivez. Du reste, on l’a beaucoup répété, pour ne pas dire prouvé, une expérience déterminante dans votre enfance a sur votre personne une influence formatrice, elle vous transforme, vous accompagne votre vie entière, façonne, rejaillit sur l’image que vous avez de vous-même, de votre environnement, du monde. Et si vous êtes poète, si vous êtes écrivain, il va de soi qu’une telle expérience ne peut qu’innerver vos œuvres.

J’ignore dans quelle mesure mon enfance, ma vie, mes expériences, ont modelé mon cœur. Ou plutôt, si, peut-être le sais-je.

J’ai perdu ma mère alors que j’avais à peine six ans. Elle luttait alors contre le cancer depuis trois ans.

J’ai perdu ma mère alors que j’avais à peine six ans. Elle luttait alors contre le cancer depuis trois ans.

Cette bataille contre la proximité permanente de la maladie a sans doute teinté et façonné les journées de ma prime enfance même si je ne m’en souviens pas. Mais je le sens, cela me hante en permanence lorsque j’écris : quand des choses qui échappent à mon entendement, et dont j’ai à peine conscience, affluent des profondeurs pour irriguer mes mots.

Bien que ma conscience en tant qu’auteur se soit éveillée au zénith du post-modernisme, dans lequel je n’ai forcément pas manqué de puiser quelques petites choses, de puiser dans cette décontraction, cet esprit punk, cette impatience, cela ne m’a pas empêché de toujours m’envisager comme un enfant du modernisme, de considérer que c’est lui qui m’a éduqué. Mon père, pourrais-je répondre si on me posait la question, ah oui, tout à fait, c’est le modernisme.

De nombreux modernistes éprouvaient une forme de honte à recourir au matériau de leur propre existence comme carburant de leurs écrits, plutôt que de façonner leurs textes à partir des montagnes constituées par l’ensemble de l’expérience humaine ; c’est peut-être une des raisons pour lesquelles j’ai rarement souhaité évoquer mon enfance et les événements qui s’y sont produits en tant que source d’influence, peut-être déterminante -j’entends par là la perte de ma mère à un âge si jeune. Et le fait qu’il se soit agi là de la plus grande déflagration de ma vie, que sa mort ait produit en moi l’effet d’une bombe atomique, et que j’aie ensuite toujours vécu et écrit sous l’emprise de son rayonnement radioactif.

C’est sans doute aussi pour cela que je n’ai pas voulu, pas eu envie d’en parler, de le mettre en avant, d’attirer l’attention sur cet événement, et peut-être avant tout parce que je craignais que cela ne fasse d’une certaine manière écran à ce que j’écris : que de nombreux lecteurs se mettent inconsciemment à me chercher dans mon texte, à chercher mon expérience, et que cette recherche ne relègue au second plan une réalité aussi importante que réjouissante -en l’espèce, que la littérature est dotée d’une telle puissance parce qu’elle décrit l’expérience humaine, et non celle d’un individu. Que c’est le livre et son univers qui importent, que l’auteur n’est rien, qu’il ne faut pas s’en occuper, qu’il n’est qu’une patère sur laquelle accrocher son chapeau.

Cela dit – il va de soi que je ne saurais nier que tout ce que j’ai vécu, les coups que j’ai reçus, l’amour qu’il m’a été donné de connaître, les poissons que j’ai vidés et salés, les vaches que j’ai traites, les sacs de ciment que j’ai soulevés, mes amis qui sont tombés dans le royaume des ombres qui les ont engloutis, tout être et toute chose que j’ai perdus, tout ce que j’ai reçu, a véritablement nourri, nourrit encore et nourrira toujours mon œuvre.

On dit parfois qu’il existe deux types d’écrivains : ceux qui écrivent sur eux-mêmes, sur leur vie, et travaillent à partir de l’ensemble de leur expérience, et dont les œuvres sont fatalement en partie autobiographiques ; puis il y a les autres qui vont chercher leur matière hors d’eux-mêmes, une matière dépourvue de leur existence qui reste à l’extérieur lorsqu’ils écrivent.

Toute tentative de définition de la littérature procède d’une simplification, et aucune de ces tentatives ne permet de la cerner, loin de là, mais certaines recèlent cependant, comme la mienne, une part de vérité. Et en l’examinant, je soupçonne que j’appartiens à ces deux catégories, et en même temps, à aucune. J’ai publié quinze romans et je dois bien avouer qu’au moins six d’entre eux puisent leur matière dans mon existence, dans mes journées et mes souvenirs, qu’ils suivent des fils parallèles aux événements de ma propre vie. Viennent ensuite deux autres livres qui sont nés directement de tiraillements intimes ou de conflits extérieurs – ces conflits ont constitué la force motrice des romans en question, ils sont l’élan invisible tapi dans les profondeurs de ces textes.

Pour finir, je dois sans doute me résoudre à admettre que plusieurs de mes romans gravitent autour de la mort de ma mère, cette fin du monde personnelle qui a irrigué chaque goutte de mon sang.

Pour finir, je dois sans doute me résoudre à admettre que plusieurs de mes romans gravitent autour de la mort de ma mère, cette fin du monde personnelle qui a irrigué chaque goutte de mon sang.

Et pourtant, lorsque les lecteurs ouvrent un de mes livres, ma vie n’a aucune importance, pas plus que les événements qui l’ont ponctuée, mes sentiments et mes souvenirs. Ce sont là des choses qui m’appartiennent, car si un livre est tellement lié à son auteur que le texte ne saurait respirer en son absence, cela signifie que ce n’est pas vraiment de la littérature, et que j’ai totalement échoué à créer un univers plus grand que moi-même, plus vaste que tout ce que j’ai vécu et pensé. Un univers certes en partie construit autour de ma personne, des choses dont j’ai fait l’expérience, mais un univers ainsi travaillé, ainsi écrit, ainsi créé, que je m’y dissous, que j’y disparais, et que je n’y revêts plus la moindre importance. Ne reste alors que ce nouvel univers, ce nouveau monde, cette nouvelle dimension dans laquelle pénètre le lecteur, et qui, espérons-le, le conduira d’une certaine manière à mieux se connaître, à mieux connaître le monde, par le truchement de cette nouvelle rencontre.

Être écrivain ou poète, c’est créer quelque chose qui est plus vaste que soi. Créer un univers qui, peu importe combien il s’inspire de la vie, des sentiments, des souvenirs du poète, n’en a absolument pas besoin. Inspiré de la vie de celui qui le crée, et pourtant, détaché de cette vie. Vous écrivez je, ce je est sans doute un vous dans une certaine mesure, mais il est en même temps tout autre chose. Vous écrivez je, et ce faisant, vous vous effacez en créant à la place une chose plus vaste et plus importante.

Tout cela te fut donné, écrit quelque part Jorge Luis Borges, après avoir énuméré une série d’événements qui ont ponctué sa vie : Des étoiles, du pain, des bibliothèques orientales et occidentales, des ongles qui poussent de nuit, les frontières du Brésil et de l’Uruguay, des chevaux et des matins, un exemplaire de la Saga de Grettir, l’algèbre, des jours plus peuplés que Balzac et le parfum du chèvrefeuille. Tout cela te fut donné, dit-il, avant d’ajouter, empli de désespoir :

En vain, nous t’avons offert les océans, en vain, nous t’avons donné le soleil que contemplèrent les yeux de Whitman, tu as gâché tes années, tes années t’ont gâché en pure perte,

Et encore, encore, tu n’as pas écrit le poème.

C’est ce dernier vers qui m’attend chaque matin à mon réveil, je le trouve assis au bord de mon lit, il s’installe sur le siège vide à côté du mien dans le train, dans l’avion, il murmure dans mon sang quand je cours, quand je bois une bière, quand je ris, quand je suis triste, quand je suis joyeux, encore, encore, tu n’as pas écrit le poème, l’histoire, tu dois continuer, sois la frontière entre le Brésil et l’Uruguay, deviens algèbre, deviens ces journées plus peuplées que Balzac, sois le ciel de la nuit et l’abîme de l’océan, sois les doutes de Jésus au jardin de Gethsémani, sois le fruit qu’Eva a cueilli de l’arbre, libérant l’humanité de ses entraves, sois le parfum du chèvrefeuille, sois l’air parfaitement immobile, sois la tempête de neige aveuglante sur les landes islandaises, sois ce qui importe, sois le trouble, sois ce que les tyrans détestent, ce qu’ils redoutent le plus, sois ce qui dissipe les ténèbres de mort du visage de ta mère, et alors peut-être, peut-être, n’auras-tu pas gâché tes années, alors peut-être, les années ne t’auront pas gâché en pure perte.

Alors, peut-être, auras-tu réussi à vivre et écrire le poème avant que le silence ne t’emporte.

Traduction : Eric Boury

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29.03.2025