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Lila, la tragédie - Eléonore De Duve

29.03.2025
min
texte d’auteur·ice

"Ghosts" était le thème de la dixième édition du Passa Porta festival. Pour la soirée d'ouverture, nous avons donc invité cinq écrivains à partager les fantômes qui les hantent. Eduardo Halfon, Merethe Lindstrøm, Éléonore De Duve, Bregje Hofstede et Jón Kalman Stefánsson ont relevé le défi en écrivant un texte inédit spécialement conçu pour l'occasion. Ils l'ont lu à La Monnaie le vendredi 28 mars. Vous pouvez découvrir ces perles ici.

Dans la mesure où le texte a vocation à être partagé à l’oral, le chœur – comme au théâtre – précise quant à lui ceci : au début, il y a Lila, et c’est un texte pris par le présent, jonché de tragédies, dont celle-ci, celle de Lila, divisée en trois parties.

Première partie

Par saccades le vent soufflait l’odeur des immortelles, elle s’asseyait sous le laurier rose et, ne sachant rien de sa toxicité, elle en prélevait les étoiles, c’est un deux trois, chantonnait-elle, la peau à même la caillasse, elle fatiguait les manchons des fleurs sous ses doigts sans rougir. Heureusement, elle gardait ses doigts pour elle, elle ne les goûtait pas mais qui sait, à cet âge, dans l’ignorance des petits faits de certaines biologies, elle était capable de tout, et tout court ; si elle savait le danger, qu’aurait-elle fait. Elle comptait, un deux trois. Elle confondait les sentiments, elle était un peu triste, et jusqu’à combien comptait-elle, à des heures de chez elle, où l’infini avait pour rite de se loger, peut-être dans ce vent privé de fond, loin, le plus loin au sein des particules ensemencées, qu’est-ce que ce verbe, ensemencer, aucune idée, elle est juste trop petite, pleine d’appétit volontaire à grandir, encore : trop petite.  

Elle est, ou elle est une autre, façonnée de saillances. Si elle confond les sentiments, singulièrement, si elle éprouve la tristesse, si déjà elle compte pour avancer, ne rosit pas, c’est comme tout le monde.

Elle chantonne et elle calcule, les rafales menues sur les cheveux, elle pressent ça, que la vie et la vie et la vie, à l’infini, poussent du souffle, le nez droit, jamais retenu.

Elle chantonne et elle calcule, les rafales menues sur les cheveux, elle pressent ça, que la vie et la vie et la vie, à l’infini, poussent du souffle, le nez droit, jamais retenu.

Elle a des intuitions à base d’air. 

Elle se balade dans le jardin pierreux, frappée, donc, par le mistral. Elle cherche un bol de terre vide ; elle vide un bol de terre. Elle le remplira d’eau, et des fleurs, et il faudra ne pas boire le breuvage, au risque de. Le péril paraît imminent et boum-boum, la pulsation se saccade, la chair poule, toutefois Lila ne ronge pas ses ongles. Elle les porte en ovale coupés joliment. La lune tourne autour des équilibres. Lila chute contre un caillou, toujours elle chute, toujours elle fait le même mouvement, textuel. Et, en un regard, le calme recompose son visage, sans souci et, comme tout se mélange, le chaton surgit des bûches, tenues à l’arrière de l’auvent. Il était fondu sur l’écorce, jusque-là, son poil doux sur les rugosités. Il caresse la cheville de sa fille, il roule la tête sur le plastique pailleté de la méduse, sali par le terreau, va-t’en, susurre-t-elle, tss, je suis occupée.

Lila glisse les paupières. Ici, rien n’est gris, pas même les pierres dorées, surtout pas les lauriers.

Elle délaisse le bol de terre, elle triangule. Elle vague parmi les questions assonantes, elle entend laver les problèmes, il faudrait de l’eau, du sel, des fleurs, et frotter, frotter.

À coup de « si », Lila se crée des soucis. Si elle est triste, c’est qu’elle s’inquiète, et de quoi, au juste.

Tout va,

tout va bien.

Aujourd’hui, il a fait chaud. La lumière oblique, de la fin de l’après-midi, ravit le paysage, ses contours, la vie foisonne, l’enfance a les yeux gros, partout. Le tableau est plutôt joli mais, dans le ciel, le vent passe pour inaperçu. On a le droit de ne pas comprendre, qui de la mousse, se distingue de la roche, se distingue des parterres, Lila tourne la tête, qui de telle plante se distingue de l’autre, et qui d’elle-même, impressionniste, faite de projections, tss, tss, tss. Avant la tombée du jour, les cigales mènent grand train. On ne vit pas au calme.

Depuis la maison sise sur la colline, une enfant crie et alors vers l’amont Lila retourne la tête, poreuse ainsi que chiffonnée ; elle s’éloigne, écrase des feuillettes, court, elle écrase les conques de la vieille mer, celle qui d’antan, dit-elle, d’antan, à voix haute et transformée, celle qui d’antan recouvrait le sol sablonneux, celle qui mangeait les romarins, son corps, avec ses spirales, Lila prend peur, et si et ;

voilà qu’en fusée elle entre dans la maison. 

Elle a pris soin de claquer la porte, notamment pour que le vent parte. À la longue, il lui faisait mal, les murs ont tremblé, et du couloir de bois jaune, Lila a jailli. Le bois jaune réverbère, adoucit et rassure. Architecturalement, la maison a été construite dans le bon angle du soleil, afin que celui-ci crée un soleil d’intérieur dont les rayons se décomposent. La poussière des grigris, sur les étagères, luit ; l’univers personnel déborde de détails, de ricochets, tous importants. On ne pourrait pas vivre sans. Et les méduses de Lila, qui perdent du brun.

On peut suivre la petite à la trace et la grand-mère, lève son âme ; elle voit Lila qui sautille, hop, un, deux, trois, et la répétition, et sa grand-mère songe, Lila-la-joie, Lila-ma-joie, ma fille qui danse, sautille.

On peut suivre la petite à la trace et la grand-mère, lève son âme ; elle voit Lila qui sautille, hop, un, deux, trois, et la répétition, et sa grand-mère songe, Lila-la-joie, Lila-ma-joie, ma fille qui danse, sautille.

Le balancement poursuit Lila, les genoux la fièvre les organes.

Selon le dictionnaire, sautiller signifie : faire des petits sauts, se déplacer par bonds, à la façon d’un oiseau, saccader. 

Et j’y ajoute la joie et sautiller signifie avancer drôlement, telle une enfant sauterelle, telle une enfant, sculpter la chanceuse joie. 

Dans un contexte dans lequel la grand-mère a perdu un, deux enfants, la vie de Lila a jailli. Désormais elle s’ajoute. 

Dehors, le chaton remue les fleurs, ses griffes en lacèrent les étoiles, puis il s’installe au creux du bol de terre, tandis que les cigales commencent de se taire. Chut, dors.

Avant, bien sûr, au petit soir, la grand-mère lira des berceuses à sa fille.

Le chœur demande : est-il juste de ?


Deuxième partie

Elles sont restées ensemble, silencieuses, c’est-à-dire que chacune vaquait à ses propres activités. Voyez, Lila a grandi. Chaque été, elle revient vivre en chœur.

En mangeant des yaourts, des gâteaux puis des brugnons, dans le noir, en léchant les doigts, les deux filles regardent la télévision. La grand-mère tend un quart de fruit, à engloutir sans que le jus ne coule, voilà, il faut garder le jus pour soi. Le jus coule sur les triangles d’or du parquet. Il ne fait pas froid, la lune qui tourne est claire, la grand-mère et la petite-fille portent une couverture sur les genoux. Un sentiment de quiétude enveloppe le bois, les gestes. Lila, quant à elle, pressent, en son sein propre chacune de ses insuffisances. Elle ne vit pas sereine.

Quoi qu’il en soit, restons sérieux. Ici, les sensations, la vie primordiale, la matière et les corps, peau-battement, jeux d’enfant, n’existent déjà plus. Dès lors qu’on anticipe sur la fin, on doit gommer le décor – renoncer aux grigris. Sur l’écran, les actrices en particulier se cabrent et, dès l’entame, la tension monte : selon la formule, Antigone doit jouer son rôle jusqu’au bout. Il s’agit d’enterrer deux frères, dont l’un, tyranniquement, ne mérite pas de sépulture, alors il s’agit pour Antigone de mourir – creuser son propre tombeau.

Elle a la révolte incapable.

Il faut imaginer la grand-mère et la petite-fille sans fruit à déguster, sans doigts à lécher, sans chaises de bois jaune sur lesquelles s’asseoir pour assister à la tragédie.

C’est comme un chant qui revient.

Lila cède : “Je n’ai plus faim, Bonne-Maman.”

La mort-en-conséquence constitue la seule issue dans la tragédie.

L’histoire de l’humanité n’est autre qu’une histoire de la tragédie.

L’histoire de l’humanité n’est autre qu’une histoire de la tragédie.

Le texte se redit par cœur, il se transmet, reste le monde, plein entier grouillant, et violent, seul. Les personnages dialoguent, c’est-à-dire se répondent, “quoi, quoi, ma douce ?” demande la grand-mère tandis que Lila marmonne.

Aller jusqu’au bout signifie pour Créon de faire exécuter légalement Antigone si elle enterre son grand frère, et pour la nièce, en retour, du pareil au même, de ne plus parler jamais.

Dans l’engrenage de la tragédie, il convient d’attendre, tic-tac, c’est une question de temps.

*Il conviendrait de se passer de mots*.

Sans doute depuis le ciel du décor sans décor entend-on les bruits des avions du cortège mortifère, de la lune qui vacille, et le chaos résonne parce que le bruit alourdit la vitesse et si la machine s’emballe le retour en arrière, la douceur essentielle : deviennent impossibles.

Antigone s’indigne. Lila s’agace de la rengaine. Face à Antigone, elle entend rester ferme et incrédule.

Pourquoi une fille telle Antigone, sage et intelligente, précise et impérieuse dans la révolte, pourquoi tombe-t-elle, accepte-t-elle de se faire ainsi tomber, n’y a-t-il d’autres brèches où tendre des mains.

Au bord du gouffre, Lila pense, il est trop facile de mourir.

La vie sans construction n’existe pas et, pourtant, pour ce soir-ci, j’aurais aimé de la réduire : aux cigales aux bruits du ventre aux liens, à Lila à sa grand-mère, à toutes les personnes, et aux grigris.

Cette nuit-là, en s’endormant, Lila se fait de mauvais films. Elle a mal au ventre d’avoir méjugé Antigone.

*

* *

Le chœur indique : le décès de la grand-mère ne sera pas une tragédie. Il était couru d’avance.


Troisième partie

On ignore l’âge précis de Lila, elle a grandi, oui, et on connait les peurs exactes de son ventre, voici, enfin, comment elle sillonne son œuvre.

La vie foisonne et, bien sûr, il y a les tombes, des grigris et les immortelles, les pierres, des cigales, le poison des lauriers, et du vent, le grand vent personnel, la peur au ventre de Lila.

En accordant son attention, disons, à tout, il arrive qu’on la détourne.

Des enfants manquent, des personnages manquent, dehors, des noms viennent à se perdre. Le sens commun est dérouté.

Dans tous les parages, il existe quelqu’un, doté de grosses bottes, comme un ogre, mais ceci n’est pas un conte, vous le savez, Lila-la-peur-au-ventre a grandi, elle n’écoute plus de telles histoires.

En fait, le décor a changé.

Lila, et les autres, sont allongés sur une estrade noire, plongés dans le noir. Trois hommes et une femme, couverts de manteaux noirs, invisibles, se tiennent debout, se tiennent les mains. En les serrant, ils entament leurs chants et, elle, la chanteuse, lance une onde de flûte qui perce et heureusement, ensuite, les voix s’enrobent, se contiennent, se répondent doucement, s’apaisent, elles forment une harmonie simple et impossible.

Si elles chantent, maintenant, sur scène, au comble de la nuit, c’est pour qu’on oublie. Il y a la-la-la, il y a là quelque chose d’absolu.

La vie foisonne et il y a, autour de nous, la redondance des tyrans ; ceux-ci forment une boucle, de laquelle ils sortent de laquelle ils reviennent, doté de leurs bottes immondes. La tragédie nous précède et nous poursuit et nous courons vers celle-ci, dans un mouvement rond, textuel, la tragédie attend et nous attendons, Lila vit avec cette sensation, la peur au ventre.

Tantôt, au spectacle, il faut se forcer à sourire, d’un petit sourire sans brusquerie, trouver des raisons pour.

À dessein, là où Lila se trouve couchée, l’estrade s’illumine d’un rai, d’une poussière dure et, sur le sol diverti, on distingue des silhouettes comme mortes et, dès lors que les chants sont des élégies, sans doute les silhouettes sont-elles mortes.

Mais elles se lèvent, elles n’en ont pas fini.

Pour cette représentation, Lila et la troupe des rats ont vêtu des voiles ; et ils ondulent. S’ils ont l’air de lys, d’un bouquet beau de lys, frémissant : c’est sans préméditation. Même dans la danse, on ne peut pas confondre impunément pétale et peau.

Dans l’auditoire aussi, on devrait se tenir la main, se tourner afin de se regarder et

chanter, ensemble chanter,

le rideau tombe, regarde-toi, tourne tourne la tête

récemment, j’ai lu cette phrase, elle est signée Marie de Quatrebarbes, qui notamment est une poétesse, cette phrase, donc, est d’une beauté absolue, ensuite on pourrait mourir, elle dit : “Lève ton âme, rime, car tu existes en toute chose, si tant est que d’âme éprise, tu te reposes en autre chose”. Les textes des autres m’accompagnent, tels des fantômes de joie.

Vertaling : Rokus Hofstede.

Vertaling : Rokus Hofstede.

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