Méduse
Quelques mois avant son suicide en 1963, l’autrice américaine Sylvia Plath convoquait la figure de Méduse dans Medusa, l’un de ses poèmes les plus mystérieux et les plus commentés. Nous avons proposé à trois autrices d'écrire une réponse à ce poème qui serait aussi une vision personnelle et contemporaine du mythe. Ici, celle d'Ayşegül Savaş : romancière turque anglophone (Transparence de la lumière, Anthropologie).
Ce fut au troisième jour de la traversée qu’elle m’apparut. J’avais embarqué pour cette croisière avec une grande envie de solitude, et la ferme intention de consacrer à mon seul travail toutes les heures que je m’apprêtais à passer sur l’océan. J’aimais ce vide à l’horizon, le vaste anonymat des vagues — qui me recentraient sur moi-même, sans pour autant happer mon attention.
En dehors d’une sortie sur le pont chaque après-midi, pour me reposer dans la contemplation de cette étendue monotone, je ne quittais guère ma cabine, prenant mes repas sur le pouce, seule assise à une petite table tout au fond de la salle du restaurant. La grande majorité des passagers étaient des personnes âgées — s’offrant cette traversée de l’Atlantique en villégiature certes sédentaire mais qui leur procurait néanmoins un semblant de piquant d’aventure. J’avoue que ce choix de loisir me laissait un tant soit peu dédaigneuse ; je ne m’imaginais pas du tout, moi, embarquer un jour pour un tel voyage, sans autre but que celui de passer le temps. Moi, j’avais décidé de faire cette traversée dans l’intention de me couper du monde, de me rendre injoignable, afin de plonger dans mon travail. Non que les obligations que j’aurais eues à terre eussent été si envahissantes : je n’avais pas d’enfant, et j’entretenais des relations tout au plus cordiales avec mes parents vieillissants, que — pour des raisons sur lesquelles je ne m’attarderai pas — je ne visitais pas très souvent.
Quand elle fit son entrée, j’étais déjà installée dans la salle du restaurant. Les traits de ressemblance entre cette femme et moi me saisirent, au point d’annihiler toute réaction de stupeur de ma part ; j’eus le sentiment, plutôt, que cela allait de soi. Je me pris à savourer cette sensation — se regarder soi-même de l’extérieur, comme les autres nous regardent sans doute, pour finir par se forger une idée à l’emporte-pièce du genre de personnalité que recèlerait telle physionomie. La femme, donc, allait et venait devant le buffet avec résolution et diligence, garnissant son assiette, sans pour autant manifester un intérêt particulier pour les plats servis. Alors, lentement et presque sans y penser, je me suis levée et j’ai quitté ma petite table, où j’avais déjà entamé mon repas, pour aller au buffet. J’étais aimantée par cette femme ; aimantée, en somme, par l’image de moi-même. Toute mon attention capturée par elle, et j’essayais de la sonder du regard.
Je me tins là un moment, observant alentour, avant de me saisir d’une assiette sur laquelle je disposai quelques fruits, histoire de me donner contenance. C’est alors que la femme se retourna vers moi puis, à ma grande surprise, se saisit à son tour d’une autre assiette, qu’elle se mit à remplir, ainsi qu’elle venait de le faire pour la première. Quand elle arriva au bout du buffet, à l’endroit où je me tenais, elle me glissa un regard en passant près de moi, et m’adressa un sourire. Je ne saurais affirmer y avoir décelé un air entendu, du moins pas comme j’aurais pu m’y attendre, mais l’expression de son visage me sembla chaleureuse, et même bienveillante.
Veuillez m’excuser, fit-elle, ajoutant que le dîner ce soir-là était délicieux.
J’acquiesçai, bien que n’ayant guère prêté attention à la qualité des mets. Un instant, je crus qu’elle allait m’inviter à partager sa table, mais elle se contenta de me souhaiter bon appétit, avant de s’éloigner.
Le lendemain, je sortis sur le pont plus tôt qu’à mon habitude. Je n’avais pas très bien dormi, et mon travail en avait pâti. J’avais la tête ailleurs, et l’esprit embrumé. J’étais restée longtemps allongée sur ma couchette, incapable de trouver le repos. Dehors, je me mis à chercher du regard cette femme, parmi tous les autres passagers présents sur le pont, des personnes âgées pour la plupart, coiffées de chapeaux, et pour certaines somnolentes derrière leurs lunettes de soleil. Je pris place sur un siège à côté d’elles, ayant dès lors résolu de tuer le temps jusqu’à l’heure du déjeuner.
Elle m’apparut après un temps, marchant vers le bastingage pour y contempler l’horizon. Elle ne m’avait pas vue, si bien que je pus reprendre mon observation, comme la veille au soir, m’absorbant dans la contemplation de cette figure solitaire. Je me demandais d’où venait chez elle cette mélancolie d’être que, d’abord, j’avais associée à ses airs mystérieux. Et puis finalement, je décidai de me lever pour la rejoindre.
Bonjour.
Ah ! fit-elle, surprise. Comment allez-vous ?
Cette fois, j’eus bien l’impression de voir ce petit air entendu lui traverser le visage.
Je me traîne, aujourd’hui, répondis-je. Pas moyen de me concentrer.
Vous voyagez seule ? demanda-t-elle. Je ne lui avais pas encore dit, pensai-je alors, que j’avais rejoint cette croisière uniquement pour mon travail, et pourtant je devinais, d’une certaine manière, qu’elle savait déjà tout cela.
J’acquiesçai. Et vous ?
Oh, non, fit-elle. Pas du tout. Je suis avec ma mère.
J’avais perçu un ton d’anxiété dans sa voix. Qui sait, peut-être sa mère était-elle malade ? me dis-je. Et cette croisière, peut-être était-ce un dernier voyage, comme un adieu.
Nous regardâmes ensemble l’océan, puis vers la coque métallique du navire, les bras en appui sur le bastingage. Ce jour-là, nous étions toutes les deux vêtues d’un pull noir.
C’est si gentil à vous de faire ça, lui dis-je. Que cette femme entreprenne un tel voyage en compagnie de sa mère, je ne sais pourquoi, cela me bouleversait ; comme si cela en disait long sur mes propres dispositions. Il n’y avait rien de cohérent là-dedans, évidemment, alors je m’efforçai de chasser ces remugles d’émotion que je sentais remonter, du tréfonds de moi.
Ce doit être merveilleux de partager ce moment ensemble, entre mère et fille, me risquai-je.
Elle me jeta un regard, plutôt perplexe.
Bientôt l’heure du déjeuner, dit-elle. Ma mère m’attend.
Nous nous rendîmes ensemble à la salle du restaurant, déjà bondée, alors même que le service n’avait pas encore commencé. Tous les passagers attendaient le déjeuner avec impatience, ce qui me fit penser, une fois de plus, que cette longue traversée n’était pour eux qu’une manière de passer le temps. Et pour une raison que j’ignore, je me souvins tout à coup que ma mère, plutôt jeune encore, avait un jour décidé de donner toutes ses robes, tous ses manteaux, et ses chaussures à talons, et ses sacs à main. Elle ne s’en servirait plus, arguait-elle ; quelques petits effets pratiques, voilà tout ce dont elle aurait besoin désormais. C’était tout comme si elle ne voulait plus être regardée ; comme si elle refusait d’être vue. La décision de ma mère m’avait consternée. Il m’avait semblé qu’elle était en train de m’annoncer, elle-même, sa mort imminente. Mais je n’avais pas protesté, me trouvant à court de mots. À l’époque je m’étais peut-être dit que ce silence était, de ma part, une marque de respect envers elle, une reconnaissance de son libre-arbitre, mais il m’apparut tout à coup que ma mère, en décidant cela, tentait peut-être de susciter de ma part une réaction. Attendant de moi que je lui dise qu’elle était encore jeune ; qu’elle devrait sortir plus souvent. Peut-être s’attendant à ce que je l’invite à dîner, à un événement spécial, ou bien à partir en vacances ensemble. Il n’aurait pas été impensable que ma mère ait voulu tout donner d’elle-même dans le seul but d’être enfin vue ; je veux dire, être vue par moi. Moi qui, cependant, avais depuis longtemps résolu de me distancer d’elle, d’être différente.
Je m’aperçus alors que la femme s’était éclipsée, sans doute partie à la recherche de sa mère. Je demeurai là un temps encore, la cherchant du regard dans la salle. Et soudain, je sentis une main se poser sur mon bras, des doigts s'enfoncer dans ma chair. Une vieille dame venait de trébucher à mes côtés, et elle s’agrippait à moi pour garder l’équilibre.
Je m’aperçus alors que la femme s’était éclipsée, sans doute partie à la recherche de sa mère. Je demeurai là un temps encore, la cherchant du regard dans la salle. Et soudain, je sentis une main se poser sur mon bras, des doigts s'enfoncer dans ma chair. Une vieille dame venait de trébucher à mes côtés, et elle s’agrippait à moi pour garder l’équilibre.
Bien entendu, je devinai aussitôt qui elle était.
Je croyais que tu revenais à la cabine, me dit plaintivement la vieille femme.
Au son de ma voix, lui expliquant qu’elle devait sans doute me confondre avec quelqu’un d’autre, je vis s’afficher sur son visage un air désorienté.
Oh je suis terriblement confuse, s’excusa-t-elle, sans lâcher mon bras. J’ai cru un instant que vous étiez ma fille.
Je la conduisis jusqu’à une table et, tandis que je l’aidais à s’y installer, j’aperçus sa fille qui accourait vers nous.
C’est si gentil à vous, me dit-elle d’un ton contrit. Vous n’auriez pas dû vous donner cette peine. Elle décocha un regard d’acier à sa mère.
Je te cherchais partout, lui dit la vieille femme.
Le temps de ce bref échange — regard foudroyant de la fille et supplique de la mère — je compris qu’il se jouait là bien autre chose que le duo mère-fille en vacances que je m’étais imaginé. Cette vieille dame n’était ni malade ni mourante ; elle avait simplement besoin qu’on l’aide. Et si sa fille avait consenti à l’accompagner dans cette croisière, elle n’était là que par obligation, rien de plus. Son regard retenu — là où j’avais cru reconnaître un air solitaire ou mystérieux — ne traduisait rien d’autre que sa frustration, refoulée, enfouie au tréfonds d’elle-même, quasi invisible, à l’exception de ces tentacules qui parvenaient, dans une situation comme celle-ci, à remonter à la surface.
Et pour cette seule raison, peut-être, cette femme m’était apparue remarquable, au point que je m’étais trouvé avec elle des traits de ressemblance saisissants. Et moi, dans ce repli sur soi qui l’habitait, dans cette colère qui constamment menaçait de jaillir à sa surface, en elle je m’étais reconnue.
Traduit de l’anglais (Turquie) par Sika Fakambi
Ayşegül Savaş (1986) a grandi en Turquie et au Danemark. Ses textes ont été publiés notamment dans le New Yorker, dans The Paris Review et dans The Guardian. Elle est diplômée des Beaux-Arts de San Francisco. Elle vit aujourd'hui à Paris. Elle est l’autrice de Transparence de la lumière (éds. Bouquins) et d’Anthropologie, qui vient d’être traduit en français par Céline Leroy aux éditions de l’Olivier. Anthropologie a figuré sur la liste des livres préférés de Barack Obama à sa sortie aux Etats-Unis, et il a été très remarqué en français également à la rentrée littéraire de janvier.
picture ayşegül savaş © maks ovsjanikov