Vas-y, broute, grisebête
Ruth Lasters, Poète de Belgique,a la mission d'écrire 12 poèmes originaux, que Passa Porta contribue à faire traduire en français et en allemand. Avec son troisième poème, intitulé « Vas-y, broute, grisebête », elle signe un plaidoyer en faveur de l’importance des nuances dans un monde de plus en plus dominé par les pensées manichéennes. Une initiative du Kunstenfestival Watou.
Et nous ? Tu crois qu’ils vont nous offrir une meilleure protection
depuis le vol du Louvre ? Une centaine de caméras flambant neuves s’installent à Paris et plein de mesures d’urgence. Hé oui, nous sommes au courant.
Nous, coquilles bivalves, ne sommes pas sourdes. Grandes-ouvertes c’est ainsi que Broodthaers nous a cuites avant de nous déclarer œuvre d’art.
Plus tard, o mon amour, les zèbres règneront sur cette terre.
Eux, les maîtres de l’art de manger, boire, trotter entre les lignes
par-dessus tout préjugé et tout malentendu.
Et de la côte jusqu’à nos villes, ils avanceront
en troupeaux, conciliant tous les extrêmes avec leur robe
à contrastes vifs.
L’herbe terne des champs de bataille, ils en auront tant brouté
que finalement un zébreau rayé gris naîtra, nuance
sur pattes, que la paix mondiale
acceptera enfin de chevaucher. Tu crois ? Vraiment ? Oui, sûr et certain.
Ne crains-tu donc pas
que précisément, la nuit, les dictateurs ne comptent des zèbres et pas des moutons,
eux, spécialistes de la pensée en noir et blanc, divisant tout et
tout un chacun en partisans et opposants ?
Comme si les tyrans comptaient pour s’endormir, eh bien non, tête de nœud.
Cette sensation de tomber quand on rêve, qui nous est à tous familière,
nous prend parce que quelque part au loin, un despote,
malgré tous ses actes odieux,
s’assoupit sans problème, pas vrai ?
Ne se pourrait-il aussi qu’un zèbre naisse
chaque fois que là-haut un enfant divin,
ayant comme devoir la théorie des diagrammes de Venn,
refuse d’hachurer l’intersection de ce qui lie tous les humains:
besoin de sécurité,
de reconnaissance, de tendresse.
Tant de choses sont possibles. Mais jure-moi plutôt, jure-moi, mon amour,
que, si mon troupeau de pensées-nous-contre-eux revient à la charge,
de ta main, de ton cœur-tous-différents, de ta grande veine, tu le nourriras de teintes
de gris. Et embrasse-moi alors, sans clair de lune et sans
sucre, juste noir mais sans angoisse
parce que la nuit, tous les zèbres sont gris.
Traduit par Katelijne De Vuyst, en collaboration avec Danielle Losman et Pierre Geron.