Brussels International: Zuher Karim

Zuher Karim
30.03.2021
Robot karim possessedphotography

À partir de cette année, Passa Porta présentera sous la rubrique Bruxelles International un choix d'auteurs étrangers vivant en Belgique. Ces "expatriés littéraires" méritent certainement plus d'attention et n'attendent que d'être découverts et lus par vous aussi.

Zuher Karim

Parmi ces voisins littéraires, le poète, romancier et critique irakien Zuher Karim (Bagdad, 1965), qui vit et travaille à Bruxelles depuis 2003. Outre des romans et des recueils de nouvelles, il publie des livres de voyage et des articles dans divers journaux et magazines du monde arabe. Les thèmes récurrents dans son œuvre sont la guerre, l'amour, les conflits sociaux, la liberté et la dictature.

Au Passa Porta Festival 2021, en collaboration avec Lagrange Points, il nous a donné une magnifique lecture en arabe d'une nouvelle inédite, que vous pouvez désormais découvrir dans la traduction de Maïté Graisse.


Une épouse sur mesure


Robert descend de son appartement et va lever sa boîte aux lettres. Rien d’important. Rien de plus, pense-t-il avec une pointe de tristesse, comme s’il était surpris par ce rien. La vérité est qu’il n’y trouve jamais rien de spécial, mais il se raccroche à ce geste quotidien pour donner un sens à sa journée et apporter un peu de distraction à ses soirées monotones.

Quoi qu’il en soit, il prend la facture mensuelle d’électricité et une offre de la banque proposant un taux d’intérêt bas pour un emprunt. Mais que ferait un homme seul de soixante-huit ans avec un prêt bancaire ? se dit-il comme s’avouant vaincu par anticipation. Tout à coup, ses doigts tombent sur une brochure publicitaire ridicule vantant un robot sur mesure.

« Robot, rien de plus » ! Il répète ce slogan sur le même ton sérieux qu’il met dans son « Rien de plus » matinal, phrase courte signifiant qu’il s’attend à ce que quelque chose se produise le lendemain, le genre de choses qui résultent selon lui de mystérieuses coïncidences ou peut-être de l’absurdité, loi qui va de pair avec l’idée de l’existence.

Il examine la brochure en entrant dans son appartement ; elle est clairement présomptueuse. En effet, l’entreprise promet de fabriquer une copie « conforme » des êtres aimés disparus. Rien, répète-t-il en jetant la brochure sur la table.

Pourtant, il faut dire que sa défunte épouse lui manque énormément. Ou plutôt, ce qui lui manque vraiment, ce sont ces agréables soirées lorsqu’elle invitait ses amies, les dames merveilleuses qui, même au seuil de la vieillesse, remplissaient la maison de délices.

La nuit suivante, quelque chose d’indéfinissable au tréfonds de son être le pousse à saisir la brochure publicitaire posée sur la table. Le vieux Robert surprend ses yeux concentrés sur un paragraphe :

« Nous vous proposons une copie conforme de vos proches disparus

La beauté du texte publicitaire réside dans le fait que le mot « mort » n’y est pas mentionné. Il a été remplacé par l’absence – comme s’il s’agissait d’un organisme humanitaire dont la mission était d’aider les disparus à retourner parmi les leurs. Il se met alors à lire avec plus d’enthousiasme le paragraphe qui explique que cet humanoïde est à la pointe de la technologie, voire plus. Il est si réaliste que sans être au courant, on ne voit aucune différence par rapport à sa version humaine.

En vérité Robert n’a jamais fait confiance à des réclames aussi douteuses et comiques. Mais quand on vit seul, il devient plus facile de croire à des visions étranges, de traiter ces révélations avec respect et de voir le comique comme une manière abusive de traiter l’idée qui soutient les concepts du « tout est toujours relatif » et d’un monde rempli de surprises amusantes. Il devient plus facile de compter les désastres de ce monde, tels bien sûr la perte de son épouse qui invitait ses amies, remplissant la maison de bavardages, de tendresse et de bonheur.

Retraité, Robert vit seul depuis la mort de sa femme, Elizabeth. Après avoir partagé sa vie pendant quarante ans, il se sent vraiment envahi par la solitude. Ils n’ont pas eu la chance, au cours de cette longue vie à deux, d’avoir des enfants. Un problème pour lequel la médecine ne semblait pas avoir de solution. Le couple a testé tous les moyens possibles et imaginables, en vain. Au final, ils ont décidé de vivre à deux, libres de tous les tracas qu’une adoption pourrait entraîner.

En outre, Robert n’avait pas d’amis. Il lui arrivait de parler avec des collègues retraités eux aussi, il y a des années. Mais maintenant il ne reste rien de ces plaisirs simples. La télévision ne suffit pas non plus à combler le vide, d’autant plus que tous les programmes sont ennuyeux, et même idiots pour la plupart. Et il faut dire que ses yeux, à son âge, ne l’aident plus à lire.

Par le passé, quand Elizabeth invitait ses amies, Robert ne participait pas à ces réunions féminines. Il se contentait de suivre les règles de bienséance en accueillant les invitées pendant les cinq premières minutes. Ensuite, il se retirait dans le bureau, laissant la porte légèrement entrouverte. Il ouvrait un livre ou écoutait de la musique, pas très fort. C’est ce que tout le monde pensait, mais en réalité il ne lisait pas et n’écoutait pas de musique. C’étaient des prétextes pour profiter de ce qui lui importait : toute la vie que ces visites insufflaient à la maison, en donnant à sa femme l’opportunité d’obtenir des nouvelles – nouvelles qu’elle lui racontait le lendemain, en y ajoutant quelques détails, un peu de sel, quelques épices et quelques fabulations pour compléter une nouvelle histoire qui remplissait le lac calme du soir.

Cette nuit-là, les coïncidences nébuleuses l’ont poussé une fois de plus, avec force, à se raccrocher aux passages éloquents de la brochure. Il l’a lue avec un sérieux laissant transparaître son intérêt réel pour l’offre. Il a brièvement réfléchi avant de sourire comme on sourit à une découverte, comme si un trait de génie venait de le traverser et l’aidait à résoudre une énigme qui le laissait perplexe depuis longtemps.

Le matin suivant, il a contacté l’entreprise qui fabrique ces robots pour leur annoncer son intention d’obtenir une copie de son épouse. Il leur a fourni des informations complètes et détaillées via leur site Internet. Il a rempli les champs concernant les caractéristiques qu’il souhaitait ajouter à sa femme et les données liées aux secrets privés que le demandeur estime importantes pour obtenir une copie très réaliste.

Le lendemain, il a signé le contrat. Après plusieurs journées difficiles passées dans l’expectative, le fabricant lui a envoyé une version 3D par courriel, comme une maison d’édition envoie une maquette pour permettre à l’auteur de voir si elle correspond à ses attentes. Terrible ! s’est-il exclamé, étonné devant quelque chose d’aussi piquant de beauté, d’aussi fabuleux. Les battements de son cœur se sont accélérés et l’idée de la mort n’était plus aussi implacable, ne donnait plus ce sentiment d’humilité, de honte, de solitude, d’obscurité.

Il a passé en revue les informations qui allaient alimenter la tête du robot, a insisté particulièrement sur les rencontres avec ses amies, a ajouté un rire sans retenue et a demandé dans ses remarques qu’ils n’empêchent pas sa cyber-épouse de crier des obscénités et des jurons, de chanter fort et de se disputer. Robert a donné son approbation finale et une date de livraison a été fixée.

Le jour de son arrivée à la maison, son épouse sortie de l’usine s’est assise dans le salon à sa place habituelle. Robert avait passé la journée à préparer une petite soirée. Il avait invité ses amies retraitées, mis de la musique et disposé sur une petite table un dîner festif et quelques boissons. Tout se passait bien.

Après avoir accueilli toutes les invitées, il se leva et s’installa dans son bureau. Les rires des femmes dans le salon le remplissaient de bonheur. Il se sentait à sa place dans le bureau, rassuré de voir sa femme la plus active, d’entendre sa voix la plus forte et la plus nette. Mieux encore : ses amies s’étaient très vite habituées à sa nouvelle version et elles ont beaucoup interagi.

Lorsque Françoise, la dame la plus âgée, a suggéré : « Nous pouvons préserver à jamais ces agréables moments entre nous », une kyrielle d’étoiles s’est mise à briller dans les yeux de ses compagnes, puis elle a ajouté :

« Nous remplacerons chacune d’entre nous, à sa mort, par une copie comme celle-ci. »

Robert, au comble du bonheur, répétait : Mon Dieu, comme ma femme est merveilleuse et comme cette proposition de remplacer les morts par des copies sur mesure est formidable !


Traduit de l’arabe par Maïté Graisse

Foto: Possessed Photography on Unsplash

Retrouvez la lecture de Zuher Karim au Passa Porta Festival

Zuher Karim
30.03.2021