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L'eau nous a façonnés

Jesús Carrasco
15.01.2026
min
texte d’auteur·ice

Dans le cadre d'EUROPALIA España et avec le soutien de l'Instituto Cervantes, nous avons demandé à deux auteurs espagnols, Virginia Mendoza et Jesús Carrasco, d'écrire un texte sur un élément qui joue un rôle important dans leurs livres : l'eau. Les auteurs ont présenté leurs textes le 15 janvier à la librairie Passa Porta. Dans « L'eau nous a façonnés », Jesús Carrasco nous emmène dans les étés chauds de son enfance dans un village espagnol, où il partait avec son frère à la recherche de l'endroit où l'eau se cachait pendant la journée.

Je me souviens que pendant les étés de mon enfance, dans ce village proche de Tolède où j'ai grandi, chaque jour à dix heures du matin, l'eau « s’en allait » et revenait à huit heures du soir. C'est ce que disaient les gens lorsqu'ils se croisaient dans la rue : « Excusez-moi de ne pas m'attarder, mais je dois rentrer chez moi avant que l'eau ne s’en aille » ; « À quelle heure l'eau s’en est-elle allée hier ? » ; « Prêtez-moi un de vos seaux, car j'ai oublié de remplir les miens avant que l'eau ne s’en aille ». 

Dire que l'eau « s’en allait », plutôt que dire que l'approvisionnement avait été coupé, donnait à cet événement un sens vague et mystérieux. Et comme nous étions des enfants, nous prenions au pied de la lettre ce que disaient les adultes. Si l'eau s’en allait, pensions-nous, c’est qu’elle devait bien aller quelque part. Comme si l'eau était, en réalité, un être capable de décider. C'est pourquoi chaque jour, avant qu’elle ne parte, nous imaginions qu’elle mettait son chapeau, enfilait son imperméable, attrapait sa valise, ouvrait la porte et s’éclipsait en silence, refermant la porte derrière elle. Et mes parents, mes frères et sœurs et moi restions à la maison, désemparés, attendant son retour, quelques heures plus tard. Notre seule consolation était de savoir que chaque soir, elle revenait. 

L’eau, en réalité, ne s’en allait nulle part. Elle restait dans les canalisations cachées à l'intérieur des murs et des cloisons. Elle était là, silencieuse, tapie, à quelques centimètres seulement de nous, attendant qu'un employé de la mairie reçoive l'ordre de rétablir l'approvisionnement du village. 

Pour nous, les enfants, l'eau passait la journée dehors, dans un endroit que nous ne connaissions pas. Nous imaginions que cela ne devait pas être facile pour elle de vivre prisonnière d’un réservoir ou contrainte, au mieux, de circuler dans des canalisations étroites, pour la plupart en mauvais état. Alors nous pensions que l'eau s'en allait pour faire tout ce qu’elle aimait et ce qui ne lui était pas permis de faire dans les maisons. 

Dans les maisons, elle ne pouvait pas glisser entre les pierres d'un ruisseau de montagne, ni tomber d'un nuage dense sur une terre fertile et assoiffée. À la maison, elle n'avait pas le droit de remplir une pièce jusqu'à hauteur de l'horloge pour que nous puissions nous y baigner et nager, nous laissant caresser par sa fraîcheur humide. 

Dans les maisons, l'eau ne pouvait pas être salée et abriter des poissons tropicaux et des récifs. Elle ne pouvait pas créer de vagues qui finissaient par se briser contre les falaises, formant des ponts et des cathédrales de pierre, comme à Étretat. À la maison, on ne pouvait pas non plus surfer sur des vagues géantes, comme à Nazaré. 

L'eau ne pouvait pas non plus jaillir du plafond en une cascade derrière laquelle se trouvait une grotte où des pirates avaient caché leur trésor. Elle ne pouvait pas irriguer les champs de coton, ces petits nuages blancs de fibres parsemant les buissons, la seule neige que le sud connaissait. Non, l'eau ne pouvait pas non plus faire ça à l'intérieur des maisons. Elle ne pouvait pas inonder les rizières qui nourrissaient les plus pauvres. Elle ne pouvait pas former de deltas. Elle ne pouvait pas produire d'électricité. À la maison, l'eau ne pouvait pas stagner jusqu'à ce que des nénuphars y poussent et que des grenouilles y coassent. Monet, par exemple, n'aurait pas pu peindre Giverny dans notre maison. 

Un jour, mon frère et moi, poussés par la curiosité, sommes partis à sa recherche dans la rue. Nous voulions savoir où elle allait chaque jour, pourquoi il était si important pour elle de s’en aller, plutôt que de passer la journée avec nous. Naturellement, le premier endroit que nous sommes allés inspecter était le petit ruisseau qui passait près du village. Mais, c'était l'été et il n'y avait pas d'eau, seulement quelques vaillants peupliers, témoins d’un cours d’eau disparu. 

Je me suis demandé où elle pouvait bien être. À sa place, j’aurais choisi de me répandre dans les sillons des potagers pour m'infiltrer dans la terre, donner leur couleur rouge aux tomates et leur teinte violette aux aubergines. Nous nous sommes donc dirigés vers le potager de Mme Amalia. Le seul qui, à l'époque, subsistait dans la commune, entouré d'immeubles de plusieurs étages qui avaient déjà commencé à remplacer les anciennes maisons basses. 

Madame Amalia, toujours vêtue de noir, nous semblait avoir trois ou quatre cents ans. Elle gagnait sa vie de deux manières et toutes deux dépendaient de l'eau qu'elle conservait dans un bassin rond, comme ceux qu’on voyait autrefois dans cette région. 

Des années plus tard, après le décès de Madame Amalia, je suis retourné voir ce bassin, quelques semaines seulement avant l'arrivée des machines venues le détruire et transformer son potager en immeubles. Je me souviens du ciment fissuré d'où poussaient des guèdes, des coquelicots et des camomilles. Les murs craquelés, la peinture écaillée. Les rires des enfants, leurs éclaboussures comme un écho lointain que moi seul entendais. 

Car l’une des deux manières dont Mme Amalia gagnait sa vie était de faire payer une petite somme d’argent afin que les enfants puissent se baigner dans son bassin. Et avec cette même eau, dans laquelle nous jouions, elle arrosait son potager. En été, ma mère lui achetait ses légumes qui mûrissaient sous la chaleur. Chaque soir, je dînais d'une salade de tomates, d'oignons verts, d'huile d'olive et de sel. Et une partie de moi, de tous les enfants du village, en réalité, se trouvait également dans cette assiette, aussi pleine de poésie que de micro-organismes. 

Ces mêmes nuits d'été, les fenêtres grandes ouvertes, le chant des cigales et des grillons flottait dans l’air, mêlé à l’odeur d’herbe brûlée venue des champs alentour. Les chauves-souris voletant dans la nuit ouvraient leurs minuscules bouches, nous débarrassant des moustiques. Et c’est pendant ces nuits chaudes que notre mère nous parlait de son enfance à Feria, le village de la province de Badajoz où elle est née. 

Là-bas, la guerre avait laissé des blessures dans les familles et sur les façades. L'électricité n'était pas encore arrivée au village. L'eau courante non plus. À cette époque, peu avant que les villages ne se vident en raison de la grande migration interne, Feria vivait son apogée avec ses familles, ses chevriers, ses moissonneurs, ses commerçants, ses vanniers et ses maraîchers. Et toutes ces bouches dépendaient uniquement de deux fontaines publiques : les caños

Les femmes, toujours les femmes, y apportaient leurs cruches en argile. Mais le filet d’eau qui sortait de ces fontaines était si faible qu’elles devaient y laisser leurs cruches, attendant leur tour pendant qu'elles retournaient à leurs nombreuses tâches. Les cruches formaient une file qui serpentait dans les rues tortueuses et escarpées. « Où va cette file ? », demandait quelqu'un. « À la mairie. Chez José Leva. À la Corredera », répondaient-ils. 

La famille de ma mère vendait des churros en hiver et des glaces en été. Pour les churros, de l'eau. Pour les glaces, de l'eau. Une eau rare en août, mais qui déferlait avec une force dévastatrice pendant les orages d'automne. Une fois, ma mère a raconté que, lorsqu'elle était jeune, elle avait vu, emporté par le torrent dans la rue, devant sa maison, le placenta d'un nouveau-né. Il était né de l’eau, flottant dans les eaux du placenta, eaux rompues de la mère épuisée. 

Je pense à ma mère. Je pense à mes grands-parents. Je pense à leur soif, celle d’un peuple tout entier essayant de se relever après une guerre interminable. Je pense à la transformation de l'Espagne où aujourd'hui, chaque robinet ouvert laisse couler une eau propre, potable et abondante. Et je considère cela comme un miracle et un cadeau car, comme mes parents et mes grands-parents, j'ai grandi avec une conscience aiguë de sa rareté. 

Je vis comme je vis. Je comprends le monde d'une certaine manière, qui est la mienne et celle de quelques autres. Je fais des choses ou je ne les fais pas. Je prends parti ou je reste en marge. Je recherche l'immensité de la mer en été. Et les cours d'eau de haute montagne. Je suis qui je suis et j'écris ce que j'écris parce que, enfant, l'eau s’en allait vers un lieu inconnu. Parce que son absence me faisait mal et me fait encore mal. Si je suis là, à écrire ces mots, c'est parce que cette absence m'a façonné tel que je suis aujourd'hui. 

photo © erin randle 
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Jesús Carrasco
15.01.2026