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Où sont les clés ?

Virginia Mendoza
15.01.2026
min
texte d’auteur·ice

Dans le cadre d'EUROPALIA España et avec le soutien de l'Instituto Cervantes, nous avons demandé à deux auteurs espagnols, Virginia Mendoza et Jesús Carrasco, d'écrire un texte sur un élément qui joue un rôle important dans leurs livres : l'eau. Les auteurs ont présenté leurs textes le 15 janvier au Passa Porta Bookshop. Dans « Où sont les clés ? », Virginia Mendoza montre comment les personnes dont la maison a été emportée par les eaux conservent un souvenir tangible de leur foyer en chérissant les clés comme des objets hérités.

Pour l'exilé, les clés sont aussi importantes que ses pieds, car il lui faut parfois fuir dans l’urgence, mais au fond, il quitte toujours son foyer avec l'espoir d'y revenir. Et qu'est-ce qu'un foyer sinon un lieu où revenir ? Que devient un foyer lorsqu'il n'est plus possible d'y retourner, lorsqu'il a été englouti par les eaux ? Le renoncement se change alors en blessure qui, comme l’écrit Joan Margarit, « est aussi un lieu où vivre ». Parfois, elle s'infecte, se transmet ou guérit. Mais elle laisse toujours une cicatrice. 

À Aceredo (Ourense), les habitants ont fermé leurs maisons à clé pour empêcher l'eau d'y entrer. Ceux de Vegamián (León) ont emporté leurs clés, comme l'avaient fait avant eux les Juifs, les Palestiniens et les Arméniens. L’artiste turc Memed Erdener a rendu hommage aux Arméniens expulsés de l’Empire ottoman lors du génocide arménien, ainsi qu’à ceux qui ont réussi à rester ou à revenir, en réunissant une multitude de clés. Les réfugiés syriens qui ont pu récupérer celles de leurs maisons les conservent aujourd'hui comme des trésors chargés d'une incertitude, faite tantôt de nostalgie, tantôt d’espoir. Il existe des objets qui constituent la partie matérielle de la mémoire et qui vont au-delà de ce que nous appelons habituellement le souvenir. Ce sont des objets de mémoire collective, qui se transmettent de génération en génération. Pour les exilés, cet objet, c’est la clé.  

L'un des personnages principaux de L'adieu à l'île, le roman de Valentin Raspoutine, nettoie sa maison, la prépare à recevoir des visiteurs et ferme la porte à clé avant de partir. Mais il y a aussi ceux, dans ce livre comme dans la réalité, qui brûlent et détruisent leurs propres maisons lorsqu'elles cessent de leur appartenir pour tenter de rendre la douleur plus supportable, sans jamais y parvenir tout à fait. Ils partent, même lorsqu'un barrage submerge leur village, avec un doute : 

« Reviendrons-nous un jour ? »

Tous, comme le reflètent les œuvres de Julio Llamazares, Valentin Raspoutine ou Jesús Moncada, traversent les mêmes étapes : l’incrédulité, avant que cela n’arrive (« Comment peuvent-ils inonder mon village, ce paradis éternel ? ») ; la douleur et la colère (surtout s’ils ont tenté de résister), lorsque cela arrive ; puis le désir de revenir, une fois que tout est arrivé. Autrement dit, le désir de retrouver leur village et leurs morts, ne serait-ce que sous forme de cendres. C’est au fond l’histoire que raconte Distintas formas de mirar el agua. Dans ce roman, Julio Llamazares met dans la bouche de l’un de ses personnages « l’image de mon père fermant à clé notre maison de Ferreras et gardant la clé dans sa poche après avoir tout chargé (comme s’il ignorait que, peu après, l’eau allait l’ensevelir) ». Des années plus tard, dans sa chronique publiée dans El País, cet auteur originaire de León, qui a passé une partie de son enfance dans un village aujourd'hui submergé, revenait sur le symbolisme des clés pour ceux qui ne peuvent plus rentrer chez eux : « On les voit dans beaucoup de leurs nouveaux logements, accrochées à un endroit privilégié ou rangées dans des tiroirs comme de véritables bijoux, malgré leur inutilité manifeste ». Il rappelait aussi que certains de ses voisins avaient demandé, dans leur testament, que l’on disperse non seulement leurs cendres dans le réservoir, mais aussi les clés de leurs maisons fermées et inondées. Svetlana Boym affirmait dans The future of nostalgia que pour Celeste Olalquiaga, l'Atlantide n'était pas un paradis à retrouver, mais, selon les termes de Boym, une « “civilisation perdue” à laquelle il fallait se connecter à travers les ruines, les vestiges et les fragments ». Autrement dit : à travers les clés. 

Sans la blessure de l'exil et de l'eau, les livres de Jesús Moncada, qui a situé la quasi-totalité de son œuvre dans la partie submergée de son village, n’existeraient pas, pas plus que certains de ceux de Julio Llamazares et Valentin Raspoutine. Chacun transmet la mémoire comme il le souhaite, comme il le peut, comme on le lui permet. Et tous trois ont choisi de faire de Mequinenza, Vegamián et Atalanka leurs Macondo respectifs.

« L'écriture, en tant que remède de la mémoire, signifie avant tout la découverte de cette nécessité d’élargir autant que possible, au-delà du temps où elle résonne, l'expérience de la vie dans notre corps, l'espace de notre conscience »
a écrit Emilio Lledó dans El surco del tiempo.

Mais le « remède de la mémoire » peut aussi être l'oubli, comme le lotos des Lotophages de L'Odyssée : « […] ils leur offrirent le lotos à manger. Et dès qu'ils eurent mangé le doux lotos, ils ne songèrent plus ni à leur message, ni au retour ; mais, pleins d'oubli, ils voulaient rester avec les Lotophages et manger du lotos1. » Pour éviter cela, Ulysse ordonna aux siens de regagner le navire en toute hâte, afin qu’ils n’oublient ni le retour ni la nécessité de rentrer chez eux. Bien qu'il n'existe pas de tels remèdes au sens littéral, la nostalgie était une maladie au XVIe siècletoujours diagnostiquée au XXe siècle, au moins en Israël, comme nous le rappelle Boym. Ceux qui regrettaient leur terre natale au point d’en tomber malades présentaient divers symptômes, se montraient indifférents et amaigris, entendaient des voix et voyaient même des apparitions. Cette épidémie de nostalgie touchait surtout les soldats qui étaient loin de leur pays justement pour se battre en son nom, les marins qui prenaient la mer, livrés à un avenir incertain et ceux qui venaient des zones rurales. 

Il n'y a pas de vie sans oubli et il n'y a pas de mémoire sans oubli. Comme l'explique Marc Augé dans Les formes de l'oubli, ceux qui ont traversé une expérience traumatique partagée, devenue traumatisme collectif, doivent s'accrocher à l'oubli pour aller de l'avant, tandis que le devoir de mémoire historique incombe aux générations suivantes. « Le devoir de mémoire est le devoir des descendants et comporte deux aspects : le souvenir et la vigilance », écrit Augé. Ce sont les descendants qui se chargent de se souvenir de ce que les victimes du traumatisme elles-mêmes ont dû oublier, au moins en partie, pour continuer à vivre. Ou, pour résumer ses propos : « Il faut oublier le passé récent pour retrouver le passé ancien ». 

Qui pourrait dire combien d’enfants ayant grandi dans des lieux aujourd’hui disparus, submergés, jouaient en chantant ¿Dónde están las llaves? Matarile, rile, rile (Où sont les clés ? Matarile, rile, rile) sans se douter que tout cela finirait presque littéralement comme dans la chanson : En el fondo del mar, matarile, rile, rilerón (Au fond de la mer, matarile, rile, rilerón). Mais il suffit de l'imaginer pour ressentir une douleur qui résonne comme l'écho de leur nostalgie. Dans son ouvrage Flamenco. Arqueología de lo jondo, Antonio Manuel évoque la symbolique de la clé chez les Juifs séfarades et les musulmans andalous expulsés, ainsi que le lien entre la clé et la mémoire. À propos de cette chanson enfantine d’origine arabe, il précise : « En arabe, les mots mawt et rihla signifient mort et voyage ». Et il rapproche le cri du flamenco de « la douleur causée par la perte cruelle des clés, de la vie et de l'espoir de ceux qui sont morts noyés sur le chemin de l'exil ». C'est pourquoi, je suppose, il est si bouleversant de voir la vidéo dans laquelle un homme d'Oliegos (León) ferme sa maison pour la dernière fois. Une chaise à la main, tandis que sa femme le regarde en serrant une poule contre elle, il jette la clé avant de partir vers un nouveau village, à peineconstruit et à deux jours de route. Mais il ne le sait pas encore. 

« Je suis née ici et je voulais mourir ici ».

C'est ce que dit une habitante d'Aceredo, aujourd'hui sous les eaux, à un journaliste de la télévision galicienne avant que son village ne soit inondé dans le documentaire Os días afogados. « Je voulais mourir ici ». Dans cette manière de vouloir mourir, dans cette façon de conjuguer le verbe, il y a un désarroi si profond et une renonciation si immense qu’il est impossible que ses petits-enfants et arrière-petits-enfantsne ressentent pas déjà, ou ne ressentent un jour, la nostalgie d’un lieu qu’ils n’ont peut-être jamais connu. Mêmes’ils ne le connaîtront jamais. Pourtant, la douleur de leur grand-mère, comme celle de Sitting Bull, continuera derésonner dans la mémoire des générations futures. Ils se souviendront de ces mots : « Je voulais mourir ici ». Et ils s’interrogeront : « Mais où est cet « ici » ? ». La sécheresse, en faisant baisser le niveau des eaux, leur montreraparfois, comme cela s’est déjà produit, la maison de leur grand-mère. Elle réapparaîtra comme un mirage, comme un fantôme qui murmure : « Vous vous souvenez ? », un fantôme qui rappelle aux vivants ce qu’on lui a fait, à elle et à tout un village, lorsqu’on lui a volé la vie. Elle fera resurgir de l’oubli les maisons réduites à des squelettesinhabitables, dont la vue apaisera certains et plongera les autres dans une profonde mélancolie. Puis, après avoirréveillé la mémoire de ceux qui vivent encore, elle se dissimulera à nouveau sous les eaux. Mais ce ne sera plus un village. Ce sera autre chose, fait de mémoire. 

Traduit par Catherine Martin

photo © anna zakharova
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Virginia Mendoza
15.01.2026