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you've got mail - peter terrin et peter stamm s'échangent des lettres (fin)

09.03.2021
min
texte d’auteur·ice

Malheureusement, il faudra encore un certain temps avant que les auteurs belges et étrangers puissent se retrouver à Passa Porta. En attendant, nous avons invité quelques auteurs européens à dialoguer par lettres interposées.

Ci-dessous vous pouvez lire la fin de la correspondance entre l'auteur flamand Peter Terrin (traduit par Guy Rooryck) et son collègue suisse Peter Stamm (traduit par Pierre Deshusses). Un échange subtil sur le désir d'invisibilité, sur le personnel et le commun, et sur la responsabilité artistique.

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Winterthur, le 26 février 2021

Cher Peter,

Nos derniers échanges de mails nous ont permis de trouver quelques parallèles entre nous, mais sur ce point nous sommes très différents. Quand je reçois des exemplaires de mes livres, je suis certes content, mais ils n’ont pas une importance particulière à mes yeux et ils n’engendrent pas d’impressions fortes. (Mon éditrice anglaise a quand même l’habitude touchante de m’envoyer chaque premier livre bien emballé comme un cadeau, et j’ai chaque fois l’impression que c’est mon anniversaire.) Je mets un exemplaire sur l’étagère où se trouvent tous mes livres et mes traductions ; quant au reste, je le distribue dans ma famille, je le donne à des voisins avec qui je me suis lié d’amitié et à d’autres amis à qui j’envoie le livre avec une dédicace. S’il en reste, je les mets dans l’armoire du couloir à côté de mon bureau et je me remets ensuite au travail.

Ça peut paraître très prosaïque. Peut-être que j’aime mes livres surtout quand ils ne sont pas terminés, quand je peux encore les modifier. Une fois publié, le livre accède au public, comme une naissance, mais pour moi… je ne veux pas dire qu’il est mort pour moi, mais en fait, il ne m’intéresse plus. À lui de se trouver de nouveaux amis, des lectrices et des lecteurs qui l’adoptent, lui donnent de leur temps. Je peux aider dans cette entreprise en le colportant, en en parlant, en faisant des lectures, j’aime bien aussi cette partie de mon travail, sans pour autant la prendre vraiment au sérieux.

J’ai souvent donné ce conseil aux jeunes autrices et auteurs : réussir à adopter, face au monde de la littérature, une attitude que l’on pourrait résumer par cette formule « I don’t give a shit. » Toujours rester poli, accessible, ponctuel et modeste, mais ne pas prendre tout cet univers trop au sérieux et surtout ne pas y penser pendant qu’on écrit.

L’écriture c’est l’écriture, le livre c’est le livre et le marché c’est le marché.

Je ne sais pas si j’arriverai un jour à écrire un livre sans personnages. Peut-être que tout auteur, homme ou femme, a besoin d’un livre qu’il n’écrira jamais, une façon diffuse de se forcer à avancer sans jamais parvenir au but. De la même façon que nous avons besoin de livres que nous avons toujours voulu lire sans jamais le faire, comme des sommets que nous ne gravirons jamais, des destinations de rêve où nous n’irons jamais, des personnes aimées que nous ne rencontrerons jamais.

Hier, j’ai envoyé mon nouveau roman à mon éditeur ; il doit paraître en août. J’ai souvent l’impression de ne comprendre mes livres qu’une fois qu’ils sont terminés ; et à ce moment je voudrais tout changer, compléter, approfondir et recommencer depuis le début. Mais en général je ne le fais pas, je donne mon livre tel qu’il est.

Peut-être que je ne veux pas vraiment terminer mes livres, parce que j’ai toujours eu peur des choses qui se terminent, sans forcément parler de la mort. En fait, c’est un artifice : un livre qui n’est pas complètement terminé ne peut pas non plus être complètement lu ; il y a toujours une promesse, comme dans la dernière phrase de mon nouveau roman que je te divulgue, sans rien divulguer pour autant : « Si tu regardes bien, tu devines peut-être qu’il y a encore quelque chose qui arrive au loin. »

Espérons que le monde accueillera nos livres, qu’il sera clément à leur égard. Nous avons fait de notre mieux. Et espérons que, pour nous deux, quelque chose arrivera encore au loin, beaucoup de choses.

Je te souhaite plein de joies dans l’écriture, la lecture et la vie.

Très cordialement,

Peter

Traduit de l'allemand par Pierre Deshusses

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Herzele, le 9 mars 2021

Cher Peter,

J’admire ton attitude stoïque. À chaque parution d’un de mes romans, j’ai la ferme intention d’adopter exactement la même attitude et de faire comme si désormais le livre ne m’appartenait plus. Comme si j’étais un simple spectateur. Je n’y réussis qu’à moitié. Les dernières semaines ont été une période de nervosité, accompagnée d’un sommeil troublé. Non que mon livre Al het blauw [Tout le bleu] ait été mal reçu. Au contraire, je n’ai pratiquement lu que des critiques bienveillantes, j’ai donné quantité d’interviews. À peine était-il paru, que l’éditeur a décidé de lancer un deuxième tirage.

« L’écriture c’est l’écriture, le marché c’est le marché. » Tout à fait d’accord avec toi, évidemment, moi aussi je sépare ces deux mondes, et de façon plus stricte que bon nombre de mes collègues. Mais pour moi il y a une zone d’ombre qui surgit juste après la parution d’un livre. Une excitation générale, un étonnement suite aux premières réactions, qui révèlent à chaque fois un nouvel aspect insoupçonné du nouveau-né et m’engagent à réfléchir, mais une déstabilisation surtout de n’exister durant cette période que comme un écrivain public, plus capable de travailler à l’histoire que j’ai abandonnée sans crier gare.

Être allongé au creux de la nuit à l’écoute de bruits lointains, imaginer que l’on est un tricheur, quelqu’un qui a eu une chance incroyable, et qu’à présent tout cela est terminé pour de bon.

Heureusement, aujourd’hui cette zone d’ombre est derrière moi. J’ai fait ce que j’ai pu. Dans mon bureau, seul l’avenir m’importe, je suis reconnaissant à l’égard de mes personnages parce qu’ils m’ont attendu avec patience et qu’ils ne m’en veulent pas. J’écris à nouveau, de sorte que je peux oublier que je suis un écrivain. Oui, c’est un bonheur immense.

Je souhaite bonne route à ton nouveau livre. J’espère que sa traduction ne tardera pas, et que nous pourrons dans un proche avenir, sans masque de protection, nous rencontrer par une belle journée et poursuivre cette conversation.

Porte-toi bien,

Peter


Traduit du néerlandais par Guy Rooryck

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09.03.2021

Magazine Passa Porta

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you've got mail - peter terrin et peter stamm s'échangent des lettres (suite)

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