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Sur Edith Wharton

Florence Seyvos
13.04.2025
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Quels écrivains disparus planent sur la création contemporaine ? Par quels fantômes les auteurs et autrices d’aujourd’hui se sentent-ils hantés ? De quelle nature sont ces dialogues qui se tissent par-delà le temps ? Nous avons posé la question à cinq auteur·ices. Leurs réponses dans un texte inédit, proposé lors du Passa Porta Festival. Ici, Florence Seyvos.

Edith Wharton

Florence Seyvos



Je dois commencer par vous raconter une histoire.

Une petite fille âgée de 4 ans arpente le parquet d’un vaste salon, un livre ouvert entre les mains. Sa voix résonne dans les pièces voisines, elle est en train de lire à voix haute, en tout cas, on le jurerait, l’illusion est parfaite. Mais cette petite fille ne sait pas lire. Et les personnes qui l’observent parfois, dans l’embrasure de la porte, qu’il s’agisse de ses parents ou de sa gouvernante, ont remarqué que souvent elle tenait son livre à l’envers. Elle ne lit pas, elle improvise, elle invente, à flux continu, en tournant régulièrement les pages, au rythme de sa lecture imaginaire. Les héros et les héroïnes des histoires qui lui viennent de façon irrépressible ne sont pas des enfants, ce sont des adultes, et d’ailleurs elle les appelle : les gens réels. Pour inventer, la petite fille a besoin d’être seule, et il lui faut absolument un livre entre les mains. Ce livre, elle l’a choisi pour sa typographie serrée comme une forêt impénétrable, les caractères sont gras et denses, les marges étroites.

Chaque jour, sa muse l’appelle sans crier gare, c’est impérieux, c’est urgent. Parfois, ça tombe mal, une petite camarade de jeux est invitée pour la journée. « Maman, vous devez aller vous occuper de cette petite fille à ma place. Il faut que j’invente ! »

Cette jeune romancière, qui méprise les contes pour enfants, même ceux de Perrault et d’Andersen, mais raffole de la mythologie grecque parce qu’elle y a tout de suite reconnu les personnes qui viennent dîner chez ses parents, s’appelle Edith Wharton. Plus tard, elle écrira des romans inoubliables comme Le Temps de l’Innocence, Chez les Heureux du monde et deux chefs d’œuvre Ethan Frome, et Eté.

Un jour, Edith Wharton, vous êtes entrée dans ma chambre. J’étais à ma table, j’écrivais un roman bizarre sur une jeune fille qui avait failli mourir et qui avait miraculeusement survécu. Elle essayait de se libérer d’un traitement médicamenteux, qui était peut-être une camisole chimique. Quand elle ne prenait pas ses comprimés, il lui arrivait des choses, elle entendait des voix. Il lui venait des sortes de pouvoirs. Et aussi, cette jeune fille vivait dans la peur d’être assaillie par une bête, une sorte de créature cachée dans un pli de la réalité comme derrière un rideau, et qui attendait le moment propice pour se jeter sur elle.

C’est alors que j’ai lu un texte de vous.

Vous y racontez comment vous avez failli mourir, et les étranges séquelles que la maladie a laissées en vous :

Vous avez neuf ans, vous séjournez avec vos parents dans une station thermale de Forêt Noire, et vous venez d’attraper la fièvre typhoïde. Le médecin du village n’a jamais vu de cas de typhoïde. Il n’y connaît rien. Il demande conseil à son fils, également médecin, mais celui-ci est sur le front, où il se bat contre les Français. Le courrier n’est pas très rapide. Voilà déjà plusieurs semaines que vous êtes alitée, brûlante de fièvre, à moitié consciente. Vous êtes sur le point de mourir quand vos parents entendent dire que le médecin du Tsar est en ville. Il n’a que cinq minutes à vous consacrer avant de reprendre le train. Il modifie votre traitement. Il vous sauve la vie.

Votre convalescence est longue. Vous qui étiez une enfant très vive et intrépide, vous êtes devenue craintive. La seule chose que vous désirez faire, c’est lire.

Parmi les lectures qu’on vous donne s’est glissé un livre pour enfants. D’ordinaire votre mère refuse que vous lisiez ces âneries - et vous-même n’en raffolez guère - mais ce livre-là vous a été prêté par des camarades de bonne famille, alors on vous le laisse. C’est une histoire de voleurs et de fantômes. À cause de vos origines celtes, dites-vous, qui vous rendent si sensible aux choses surnaturelles, votre imagination galope, s’enflamme à cette lecture presque banale. Le livre provoque une grave rechute. Lorsque je fus rétablie, écrivez-vous, ce fut pour entrer dans un monde d’horreurs informes.

Pendant plusieurs années, vous vivez dans la terreur et sous une étrange menace. Cette menace que vous ressentez, indéfinissable, présente à chaque instant de votre journée et de vos nuits, n’est jamais si forte que lorsque vous rentrez de promenade. Au moment de regagner la maison, sur le seuil, tandis que votre père ou votre gouvernante cherche sa clé, il vous semble que cette menace fond sur vous comme un aigle. Quel soulagement, quand la porte s’ouvre enfin.

Pendant plusieurs années, vous ne pouvez dormir sans une lampe allumée et la présence d’une nurse. Et surtout, il vous est impossible de dormir dans une pièce où se trouve un livre qui parle de fantômes. Même dans la pièce voisine, même dans la bibliothèque, au rez-de-chaussée, la présence de ce livre vous obsède et vous terrifie. Alors vous le prenez, vous le jetez dans la cheminée, vous le brûlez. Cette peur chronique vous accompagne jusqu’à l’âge de 27 ou 28 ans. Et puis elle se dissipe, vous êtes guérie. Le monde d’horreurs informes a cessé de vous entourer.

Tandis que j’écris mon roman qui s’appellera Une bête aux aguets, il ne se passe pas une journée sans que je relise votre texte. Il me semble que c’est moi qui m’évanouis presque de frayeur devant la porte close, moi qui me relève la nuit car je sais que quelque part dans l’appartement, une présence s’échappe d’entre les pages d’un livre. Le monde d’horreurs informes, je le connais, et vous m’aidez à le convoquer.

Je lis aussi vos histoires de fantômes, car oui, aussi étrange que cela puisse paraître, à partir de 1910, environ, soit à l’époque de l’écriture d’Ethan Frome, vous avez commencé à publier des histoires de fantômes.

Dans ces nouvelles, nous nous sentons frôlés par des présences discrètes venues du passé, celles de chiens qui n’aboient pas, celle d’une morte qui continue à envoyer des lettres. Les murs ont une conscience, écrivez-vous, une mémoire, les lames du parquet gardent la trace invisible des pas de ceux qui nous ont précédé.

Les écrivains prêtent l’oreille aux fantômes, être hantés, c’est leur travail, c’est leur seconde nature.

Je suis une lectrice hantée par les personnages d’Edith Wharton. Ethan Frome vit en moi, je sais sa démarche tordue, son corps déformé. La douleur à jamais imprimée sur le visage d’Ethan Frome, comme un cri silencieux.

Vit aussi en moi la jeune fille Charity gravissant la montagne au milieu des flocons de neige qui volètent, avec son ventre qui ne se voit pas encore, vaincue et déterminée, sourde à son propre désespoir. Elle vient d’Été, que Joseph Conrad admirait tant.

Ethan, Charity. Le mouvement perpétuel de leur libération impossible. Bouleversante cohorte de Sisyphes secouant les entraves qui ne cessent de se resserrer sur leurs chevilles et leurs poignets.

Il y a deux scènes étrangement jumelles dans Ethan Frome et dans Été. Les deux ont lieu en pleine nuit.

Dans Été, Charity observe à son insu un garçon dont elle est éprise, et qui ne l’épousera jamais, car elle n’est pas de sa condition. Charity, l’espionne, recroquevillée sur une marche de la véranda, tout engourdie de froid. Dans la pièce éclairée, le jeune homme travaille à sa table à dessin. Près de lui, une valise ouverte, à moitié remplie de vêtements. Soudain d’un geste agacé, il jette son crayon loin de lui. Il semble tourmenté. Charity devine qu’il a choisi de quitter la ville sans la revoir. Elle essaie de lire les pensées du jeune homme sur son visage et chaque instant qui passe est pour elle une humiliation supplémentaire. Elle ne reconnaît pas celui avec qui elle a passé ses après-midis, avec qui elle a vécu des moments uniques. Son visage est celui d’un étranger.

Ethan Frome observe quelqu’un, lui aussi, mais c’est à travers la fenêtre d’une salle de bal. Autour de lui le village est enfoui sous la neige. Derrière les vitres, les convives qui s’apprêtaient à remettre leurs manteaux ont été entraînés dans une dernière danse échevelée. Ethan Frome se tord le cou pour mieux voir Mattie Silver, la cousine de sa femme, qu’il est venu chercher pour la raccompagner à la maison, car depuis quelque temps elle habite chez eux. En regardant le visage lumineux de Mattie, en la voyant passer de la main d’un danseur à un autre, et tournoyer et rire, Frome se demande comment il a pu croire qu’il partageait avec elle, chaque jour, des instants privilégiés. Que leurs âmes s’étaient furtivement mais sûrement parlé. La Mattie qu’il croit être seul à connaître semble soudain devenue la Mattie Silver de tout le monde et de n’importe qui.

Un jour, peu avant l’âge de trente ans, peut-être à cause du poids de la vie et des chagrins, les terreurs qu’éprouvait Edith Wharton l’ont désertée.

Elle n’a plus jamais eu peur de rien. Ni dans la vie, ni dans les livres. Et s’il y a une chose en particulier qui ne l’a plus jamais effrayée, c’est l’impureté de toute vie humaine. Elle lui apparaissait déjà quand elle remontait la cinquième Avenue en tenant la main de son père. Tout s’imprimait en elle, le poids des conventions, celui des étoffes, la vanité, la ressemblance qu’elle notait entre l’aspect granitique de sa tante Elizabeth et la sinistre demeure à tourelles où elle habitait, le mariage comme un graal, le mariage comme une prison, la peur de manquer d’argent, les chagrins fossilisés, l’émerveillement du désir, la saveur douçâtre de la compromission, l’étonnement d’être en vie alors que tout est mort en soi, ou presque.

Je pense à ce livre qu’Edith Wharton tenait entre les mains, à l’âge de quatre ans, comme un fétiche qui lui conférait le pouvoir de créer.

Je pense à ces livres qui plus tard la terrifiaient et qu’il lui fallait brûler pour dissiper leur présence et leur pouvoir. Je n’y vois pas le comportement extrême d’une enfant puis d’une jeune fille dotée d’une trop forte imagination. Je pense au contraire que c’était le signe de sa précoce acuité, de son intelligence. Oui, elle avait absolument raison, les livres, par leur seule existence, ont un pouvoir infini.

Sinon pourquoi aujourd’hui encore, pourquoi aujourd’hui à nouveau, certains désireraient-ils les faire disparaître, et même, les brûler ?

Florence Seyvos

illustration © Giulia Vetri

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Florence Seyvos
13.04.2025