Traduire à Seneffe (1) : Sous la « Tourelle de Babel »

Todorka Mineva
15.01.2020
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Depuis une quinzaine d’années, le Collège des traducteurs littéraires de Seneffe est pour moi la résidence où je peux me consacrer entièrement à un projet de traduction, un lieu de travail concentré et d’échanges collégiaux avec d’autres traducteurs du monde entier et des auteurs francophones belges, un centre de formation proposant un aperçu général sur la littérature francophone contemporaine de Belgique. Restée fermée en 2017 et 2018, l’été dernier la résidence des traducteurs littéraires à Seneffe a repris sous l’égide de Passa Porta.

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Une douzaine de traducteurs professionnels d’Argentine, Belgique, Bulgarie, Espagne, Roumanie, Ukraine, France, USA ont travaillé pendant un mois sur un projet de traduction d’un auteur francophone. Pour la première fois la résidence a accueilli non seulement des traducteurs d'auteurs belges, mais aussi ceux d'auteurs français. Pour la première fois aussi les traducteurs ont eu la chance de travailler côte à côte avec des auteurs belges en résidence – Christine Van Acker, Harold Schuiten, Michèle Baczinsky, Ziska Larouge, qui nous ont présenté leurs œuvres ainsi que leurs projets d’écriture en cours. De vrais ateliers de traduction s’étaient formés à propos des extraits que nous avons traduits des ouvrages de Christine Van Acker et Ziska Larouge. Les débats autour de l’écriture/traduction de la traductrice et écrivaine belge Emmanuelle Sandron dont nous avons tous lu le recueil de nouvelles Je ne te mangerai pas toute de suite nous ont amenés à partager l’avis d’Emmanuelle exprimé dans une de ses interviews :

Pour moi, la traduction est un vrai travail d’écriture. Si je traduis dix heures par jour et que j’écris deux heures, j’écris en fait douze heures. (...) D’une manière générale, mon travail tient à ceci : trouver la note juste.

Une série de rencontres avec des auteurs belges et leurs traducteurs présents au Collège nous ont dévoilé non seulement de nouveaux univers littéraires, mais ont aussi posé de nombreuses questions sur la traduction des œuvres de fiction de ces écrivains. Jean Marc Turine, l’auteur de La Théo des fleuves (Prix des 5 continents de la Francophonie en 2018) nous a parlé de son écriture appelée par lui-même « politique », ainsi que de sa fiction à la charnière de la micro- et macro-histoire. Le poète Vincent Tholomé et sa traductrice américaine Alex Niemi nous ont montré que la poésie contemporaine est à même de créer un spectacle et de transgresser les limites entres les genres. Le voyage littéraire avec les petits poèmes en prose d’Alexis Alvarez a abouti pour moi à la traduction de Notre fils en langue bulgare le soir même après notre rencontre. Christelle Dabos et son traducteur roumain Laurențiu Malomfălean nous ont présenté la trilogie La Passe Miroir, dont le titre est déjà un défi pour le traducteur roumain. Nicole Malinconi et son Hôpital Silence, un ouvrage à la croisée du fictionnel et du documentaire, nous ont incités à questionner la fonction de la littérature – est-ce qu’elle pourrait décrire sans juger, sans certaine préoccupation morale ? La traductrice de l’ouvrage Rozalina Dotcheva a posé la question comment traduire « on » chez Nicole Malinconi en bulgare, où ce pronom impersonnel n’existe pas – « tu », « nous », « vous », « ils/elles » ? Et en roumain, en espagnol, en anglais ? Nous reconnaissons un « on » dans ce texte qui est très durassien. Mais peut-être est-ce la langue qui devrait te souffler la décision finale ?

Jean-Luc Outers nous a parlé de son travail éditorial sur les Lettres à Philippe Sollers : 1958-1980 de Dominique Rolin, ainsi que de ses propres Lettres du plat pays. Le poète Yves Namur nous a présenté ses derniers recueils ainsi que son travail comme éditeur de poésie à une époque où on écrit plus que jamais de la poésie et où on la lit moins que jamais.

La rencontre finale avec Caroline Lamarche et son traducteur ukrainien Ivan Ryabchyi nous a donné l'occasion de revenir sur son dernier recueil de nouvelles Nous sommes à la lisière (Prix Goncourt de la nouvelle en 2019) et de réfléchir sur l’empire du roman dans le monde éditorial d'aujourd'hui, ainsi que sur le traitement de la nouvelle comme un genre « mineur ».

Les visages de l’altérité

Mineva Todorka

Mon projet personnel au Collège était centré sur la traduction bulgare du roman de Jean Marc Turine La Théo des fleuves. Depuis 2012, je dirige la collection « Les visages de l’altérité humaine » au sein de la maison d'édition bulgare SONM. Le but de cette collection est de présenter aux lecteurs bulgares des œuvres saisissantes d'écrivains européens traitant les problèmes de l’altérité. Les visages de l’altérité dans ces œuvres sont multiples. Les personnages des Contes de la veillée de Charles Nodier sont constamment entre deux mondes, dont l'un, la terre, n'est qu'un lieu de passage, ils habitent un univers étrange, où l'onirisme prévaut sur l'activité diurne et sont souvent proscrits par la communauté. L’écrivaine polonaise Eliza Orzeszkowa montre un autre visage de l’altérité – le protagoniste de son roman Meir Ezofowicz, un jeune juif, s’affronte au traditionalisme religieux, formaliste et sclérosé du milieu et il est maudit et banni de la ville. En nous racontant une liaison homosexuelle, le roman Escal-Vigor de Georges Eekhoud devient un véritable plaidoyer en faveur du droit à la différence. L’ombre du serpent de l’écrivaine hongroise Zsuzsa Rakovszky nous décrit la vie dramatique d’une jeune femme, victime des tournures de l’Histoire. L’écrivaine nous parle du XVIIe siècle, mais les événements rappellent beaucoup l’époque post-totalitaire en Europe Centrale et de l’Est.

Une œuvre commune

La Théo des fleuves de Jean Marc Turine (lauréat 2018 du Prix des 5 continents pour ce roman publié aux éditions Esperluète) fait partie de cette collection. L’histoire d’une Tsigane qui a survécu toutes les grandes catastrophes du XXe siècle est vraiment tragique, mais mémorielle et poignante. La rencontre avec l’auteur au Collège a posé les bases d’un échange de questions et de réponses entre nous deux qui a débouché sur la publication du roman en bulgare le 9 décembre 2019. Ayant une autre expérience – les Bulgares ont sauvé leurs Tsiganes ainsi que leurs Juifs pendant la Deuxième guerre mondiale, – je savais fort peu sur le génocide des Tsiganes par les nazis, ainsi que par les gouvernements totalitaires de certains pays d'Europe Centrale et de l’Est. Jean Marc Turine a travaillé avec les témoignages directs de cette ethnie et ses connaissances m’ont aidée à mieux comprendre les allusions aux faits historiques dans le roman. La poétique très forte du texte, son rythme particulier, les métaphores puissantes, les images parfois synesthétiques n'auraient pas pu être transmis en bulgare sans les conseils de l’auteur. Je devrais donc répéter ce que j’ai avoué à l'auteur durant sa rencontre avec le public bulgare le 11 décembre 2019 dans le cadre du Festival international littéraire à Sofia : la traduction bulgare de La Théo des fleuves est une œuvre commune de l’auteur et de sa traductrice.

Jean Marc Turine a donné cinq interviews au cours de sa visite à Sofia du 10 au 14 décembre au Festival littéraire organisé par l’Association des éditeurs en Bulgarie en collaboration avec le Centre régional francophone pour l'Europe centrale et orientale (CREFECO) : pour la revue mensuelle Culture, pour l’hebdomadaire Journal littéraire, pour le programme « Alarme » de la Radio nationale, pour la Radio FM Classic. La télévision nationale a présenté l’auteur dans son émission « La Bibliothèque » le 29 décembre 2019. Des extraits de son roman ont paru dans deux numéros du Journal littéraire. Après la visite de l’auteur dans un quartier tsigane de Sofia, on a décidé d’organiser une lecture en juin 2020 avec des habitants du quartier et des musiciens locaux. Donc la traduction bulgare de La Théo des fleuves a pris déjà son chemin vers le public bulgare.



« La Tourelle de Babel » est un poème du traducteur et poète romain Laurențiu Malomfălean, écrit à Seneffe l’été dernier.



Photo: Anne-Lise Remacle, Seneffe, août 2019
Todorka Mineva
15.01.2020