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Chaima devient toutes les femmes de la ligne 5

29.05.2026
min
podcast

Où laisses-tu tes traces à Bruxelles ? Quel endroit connaît tes habitudes ?

Pour la quatrième édition de Brussels City of Stories nous avons posé ces questions à plusieurs personnes à Bruxelles, lors d’ateliers et de cours d’écriture, de textile et d’arts visuels. Les écrivain·es Cécile Hupin et Tijl Nuyts ont tendu l’oreille et créé dix récits captivants qui composent une magnifique balade sonore à travers la ville. Nous vous invitons à lire leurs lettres ou à glisser leurs histoires dans vos oreilles, en marchant dans leurs pas. 

Voici la trace de Chaima Tahiri, qui devient toutes les femmes de la ligne 5 : Beekkant direction Delta.

Mais trop is te veel, yallah!

Je prends le métro à Beekkant comme on entre au théâtre alors qu'on n'a pas choisi la pièce.

 

Début de journée.

Se préparer. Sortir. Courir. Chercher sa mobib. Se faire bousculer. Scanner sa mobib. 

Sur le quai, Bruxelles et moi: l'instit’, le courtier, la maman pressée avec sa ribambelle de ketjes, les ados, le hajj, la tantine, la femme d'affaires, les étudiants, le bompa qui va au marché, les messieurs qui cherchent un travail, les ouvriers de la nuit qui rentrent.

Le flux indistinct d'acteurs, de langues, de tenues, de destinations et d’émotions. Les portes s'ouvrent comme le rideau se lève.

 

Beekkant.

Et aussitôt, les souvenirs remontent. Du métro à mon école, il n’y avait qu’un pas.

Celui de mes petites chaussures noires vernies que j’aimais tant.

À Beekkant, il y avait Augusta Marcoux. Elle était mon premier champ des possibles, ma résistance, mon exemple. Révolution à la cantine, boycott de l’arithmétique au profit d’une lecture sous le bureau, réseau clandestin de billes, refus de l’ordre établi, manifestation dans la cour.

« Danse, refuse, conteste, discute et rêve »

laissaient déjà une empreinte à l’encre rouge dans mon journal de classe.

Tentant de taire toutes nos transformations mais transmettre ses tâtonnements, laisser ses traces dans sa première structure scolaire, voir ses semences s’ériger en séquoia, ça forgeait un filet de fierté pour les jours moins lisses.

 

En scène.

7h58.

Sur la ligne 5. Beekkant direction Delta.

Bruxelles entre dans le métro dans une cacophonie de sonorités sucrée-salées. La maman arabe appelle sa sœur en vidéo. La tantine africaine rit de bon cœur avec les enfants entassés sur le siège devant elle. Elle remarque à peine la mamie bruxelloise à côté d'elle. Et mamie, agrippée à son sac à main, elle trouve indécent ce débordement de bonheur que Bruxelles ose mettre en scène en public.

Moi, je connais intimement cette maman, c'est la mienne. Je sais que derrière ce coup de fil, il y a une famille au pays, un déracinement, un entre-deux, pris entre le côté cour et le côté jardin. La tantine tonitruante, je l'aime, c'est la mienne. Je sais que ses rires qui résonnent sont son identité, son masque de reine pour narguer les regards en coin. La mamie, je la comprends, c'est la mienne. On lui a appris cette retenue. Sa vie est aussi joyeuse et colorée mais chez elle, derrière les rideaux fermés.

Etangs Noirs.

Entre Beekkant et Gare Centrale, Molenbeek! No-go zone selon certains, précieuse couveuse pour moi.

Dans les années nonante, on attendait toute l’année le marché du 15 août.

Demander son argent de poche la veille pour sortir de bonne heure et ne rentrer qu’avant le coucher du soleil. Le marché s’étendait du canal au Karreveld parfois même jusqu’au boulevard Mettewie et même dans les rues perpendiculaires. On collectait des trésors à la brocante. Lors des braderies, on achetait les nouvelles Palladium.

À la place du tram, une immense scène où Jeannette se transformait en Claudette le temps du karaoké qui résonnait au-dessus du Nil, des rires d’enfants, des marchandages et du bruit des kermesses.

Il fallait être sûre de ne pas tout dépenser et garder au moins 100 Fb pour deux tours sur le manège ultra-méga rapide de la place des Etangs Noirs. Le nom m’échappe mais j’ai en tête fusée ou rocket… C’est dire s’il allait vite. Concentration extrême, mission capitale: attraper la floche pour un tour gratuit.

Dernier coup d'œil à la montre et au porte-monnaie : juste assez pour une barbe à papa et un sprint jusqu'à la maison. Les mamans dans la cuisine comparent leurs emplettes et nous le sourire aux lèvres et de la barbe à papa plein les doigts, on espère que notre village s’éveillera encore l’an prochain. Mais y aura-il encore la fête au village? Avant Dutroux, on se baladait avec les voisins, les cousins, les amis et leurs chiens. Après lui, plus rien.

Entracte.

8h03.

Sur la ligne 5.

Gare centrale, direction Delta.

Une douane invisible, un changement de décor et de costumes.

La Bruxelles colorée et démonstrative change de ton. Même dans les éclats, il y a un filtre.

Maman et tantine sont descendues. Je m’évade en admirant les étoffes et les attitudes qui s’en vont avec elles. Bruxelles entre et prend place dans le métro, dans un silence assourdissant ou dans un bruit silencieux.

Une kiné française regarde sa série Netflix. Deux amies rient sous cape du monologue des mecs qui essaient de les inviter à dîner. Et la bobo qui parle fort — mais elle, ça va — en préparant une soirée au Chatelain.

Moi, je comprends cette Française. Son isolement est mien. Une fois lassée des comédiens du métro, je replonge aussi dans mon roman. Un arrêt dans ce mouvement perpétuel. Ces deux amies, ce sont les miennes :

refaire le monde avec autant de diversités et de langages qu’en compte Bruxelles fait de cette ville, ma ville!
J’aimerais lui dire que je reconnais ce geste-là : trop donner quand on doute de sa place. Bruxelles, à sa manière, sait apprendre à s’en détacher.

Sainte De Brouckère Centrale.

Au centre de Bruxelles, non loin de notre chérubin dénudé national, moi aussi je marquais mon territoire mais d’une manière plus décente.

De Bozar au KVS, du théâtre de la place des martyrs à Allianz, en passant par 1001 aventures, tous les bagages, les déguisements, les leçons me suivaient en un sillage dont la source reste Beekkant. Je revois les deadlines difficiles à tenir et les directrices plus hystériques qu’artistiques.

Les pots de départ, d’arrivée, les anniversaires — toutes les occasions étaient bonnes pour improviser une petite fête dans le bureau du service presse.

Et puis ce virage à cent quatre-vingts qui a préféré le confort des assurances à la passion de l’art. Heureusement qu’une combinaison des deux s’est avérée possible.

Changement de voi.e.x.

8h20.

Sur la ligne 5.

De Mérode à Delta.

Beekkant s'est éloigné si vite, de station en station, les mondes, les rires se succèdent effaçant les précédents.

Le métro s’étend et connecte les lieux et les acteurs. Moi, je ne sais pas quel est mon rôle, j'en ai plusieurs et je les interprète tous avec brio.

L'expat à côté de moi ne se pose pas autant de questions. Il monte à Mérode, joue son rôle sur toutes les scènes of the world, et se sent partout chez lui.

Delta

Après l'examen d’histoire de la langue française, on allait tous à la Bastoche refaire le monde. Une bulle de bonheur, geek c’est chic.

Pas la faute à Voltaire, pas la faute à Rousseau. Là on discutait littérature, on s’émerveillait au théâtre, on accueillait Gisèle Halimi, Hubert Reeves et bien d’autres.

Pas de railleries, pas de moqueries, on parlait pastiche et didascalie. “On peut pas t’imposer grand-chose, Chaïma”, me lançait une camarade. La révolutionnaire des bacs à sable s’est transformée en activiste des auditoires.

Bobo-gaucho qui vivait d’art et d’eau fraîche avec son sac made in galerie Agora et toutes les senteurs vendues avec. A l’unif’, elle se construisait avec tous les étudiants d’horizons variés mais amoureux de la littérature comme elle. Incubateur de mini-citoyens qui évoluaient à coup de lectures, de rencontres et de débats.

Dernier acte ?

8h22.

Direction Hermann-Debroux.

Bruxelles est moi, je suis elle. Et pourtant, les questions se bousculent dans mon esprit comme des passagers pressés. Je suis issue d'hommes et de femmes d'exception qui ont bâti et défendu cette ville, trait d'union entre des mondes différents et indispensables l'un à l'autre.

De Beekkant à Delta, le métro ne transporte pas seulement des corps. Il déplace des âges, des rôles, des souvenirs et des rêves.

Bruxelles ne me demande pas de choisir. Elle me laisse être tout ça à la fois.

Les portes se referment. La rame repart avec d’autres corps, d’autres possibles. Et comme chaque matin, le signal sonore annonce la fermeture des portes du métro. Et il repart, en gardant un petit peu de moi en lui.

 

Écrit par chaima tahiri et accompagné par Cécile Hupin.
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Magazine Passa Porta

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