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Eugénia découvre son amour silencieux à Bockstael

02.06.2026
min
podcast

Où laisses-tu tes traces à Bruxelles ? Quel endroit connaît tes habitudes ?

Pour la quatrième édition de Brussels City of Stories nous avons posé ces questions à plusieurs personnes à Bruxelles, lors d’ateliers et de cours d’écriture, de textile et d’arts visuels. Les écrivain·es Cécile Hupin et Tijl Nuyts ont tendu l’oreille et créé dix récits captivants qui composent une magnifique balade sonore à travers la ville. Nous vous invitons à lire leurs lettres ou à glisser leurs histoires dans vos oreilles, en marchant dans leurs pas. 

Voici la trace d'Eugénia Goshtiuc, qui découvre son amour silencieux à Bockstael. 

C’était une période cassée. J’avais 24 ans. Je venais de divorcer et de perdre mon travail. 

J’avais vraiment besoin de changer quelque chose dans ma vie. 

Alors, j’ai appelé mon grand frère, Georges, qui habitait à Bruxelles et je lui ai demandé de m’accueillir. Il me disait : « Non, je peux pas, c’est pas facile ici ». Je l’ai supplié : « S’il te plait, s’il te plait, s’il te plait ! Allez Georges ! Prends moi avec toi. Je vais être très sage, je te promets ! » Et puis il a fini par trouver un appartement pour nous deux à Saint Gilles. 

Je n’étais jamais sortie d’Ukraine. J’ai fait le voyage en bus. J’ai été malade tout le voyage. Ca a duré 35 heures ! C’était horrible ! 

Je suis arrivée à la gare du Midi, il était minuit. C’était le 7 novembre 2014. Et je me souviens, j’ai vu toutes les poubelles qui étaient sur le trottoir. Et je me suis dit : « C’est quoi ça ? C’est ça l’Union Européenne ? » Mon frère m’a dit : « Ne t’en fais pas, c’est le jour des poubelles, demain matin, tout aura disparu, ce sera tout propre ! » 

L’appartement, c’était un petit duplex près de la gare du midi. Tout rénové. Je l’aimais bien ! 

Pour moi qui venais de la campagne, avoir un appartement en ville, c’était bien ! Il y avait un vélux, et je voyais les lumières dans la nuit. J’étais super contente. 

Chaque jour, je sortais de chez moi, quand mon frère partait au travail. Je découvrais des nouvelles rues. J’allais à la gare du Midi, place Bethléem, Porte de Hal… Je me posais dehors et j’apprenais le français avec un livre. Mais le livre c’était pas suffisant pour apprendre. 

Alors j’ai installé une application de rencontre sur mon téléphone, c’était Badoo. Et comme ça, j’ai commencé à parler avec des hommes, un peu tous les jours par message. Je ne voulais pas forcément trouver un homme, je voulais apprendre la langue. Et ça a marché. Au bout de quatre mois, j’ai commencé à vraiment savoir parler. 

En Ukraine, j’ai mon diplôme de Droit. Mais ici, ça ne vaut rien. Quand je suis arrivée, c’était comme si je n’étais personne. Mais j’avais besoin de travailler, d’avoir de l’argent. Mon frère, dès qu’il terminait un chantier, il disait : « Ma sœur, elle peut venir nettoyer ici si vous voulez ! » Et c’est comme ça que j’ai commencé à travailler, pour un Italien. Qui possédait tout dans tout Bruxelles, des immeubles, une pizzeria, un restaurant ukrainien, une boite de nuit, un club… Il me payait 5 euros par heure pour faire le ménage ou le baby-sit. Mais quand j’ai gagné mes premiers 15 euros, j’étais super contente ! J’ai été acheter du jambon, du beurre, du pain et du lait ! 

Mais travailler au noir, c’est très dur. J’avais peur. Par exemple si je nettoyais la fenêtre, je faisais vite-vite pour pas qu’on me voie. Parce que je sais qu’il y a des gens qui appellent la police pour ça. Et si j’étais attrapée moi j’étais renvoyée en Ukraine. C’était très stressant. 

Après j’ai travaillé pour une société qui fait les paris sportifs. C’était très tôt le matin. Je commençais à 6 heures du matin, sept jours sur sept. Pendant huit mois, j’ai travaillé tous les jours, sans pause. Même le weekend. Pas un jour de repos. Et tu peux pas dire : « je suis malade ». Il y a aussi eu des situations décourageantes. J’avais trouvé un travail chez quelqu’un, plusieurs heures par semaine. Mais au bout de la première journée de travail, on m’a dit que ça n’irait pas. Parce que je suis grosse et que donc elle pensait que je pourrais pas faire les carreaux. Mais moi, je suis active, dynamique, je sais tout faire. Quand même elle n’a pas voulu. Alors aujourd’hui, je rigole, parce que c’est passé. Mais à l’époque j’ai beaucoup pleuré. 

Je dis beaucoup de choses négatives, mais je dois dire quand même que ici à Bruxelles, je me suis sentie libre. Parce que ici, je peux m’habiller comme je veux. Ici, personne ne te juge et ça j’aime. Sauf la dame qui disait que je savais pas faire les carreaux, mais elle, elle était encore plus grosse que moi ! 

Aujourd’hui, je suis en règle, j’ai mes papiers, l’assurance, la mutuelle. Et maintenant si quelqu’un me dit quelque chose, je peux lui répondre. C’est fini cette fille qui est arrivée ici, qui était timide, qui ne connaissait personne. Maintenant j’ai confiance. Je peux pas dire que j’adore mon travail. Mais je ne déteste pas non plus. J’aime bien à la fin quand j’ai terminé et qu’on voit que tout est propre, bien rangé, qu’on voit que je suis passée. 

Et puis, à Bruxelles, j’ai trouvé l’amour de ma vie.

Toujours avec cette application, Badoo. 

On s’est rencontrés, c’était un 10 mars, ça va faire 7 ans. C’était une folle journée, il a plu, il a neigé, il a fait chaud, il y a eu du soleil, du vent, la météo était devenue folle ! Je l’attendais à Bockstael. Il est arrivé, il était tout mouillé! Et il était habillé comme un petit poulet, la couleur du poussin ! Il était timide. On a été boire un café vers Roi-Baudouin. Il a pris un Red 

Bull et moi un café. Avec le café, il y avait un petit chocolat Côte d’Or, une mignonnette. 

Alors je l’ai cassé en deux. Je lui ai donné un morceau. Il m’a dit « Non merci » et moi je lui réponds « mais allez prends ! » Et je parle – je parle – je parle. Et lui il disait rien ! Et puis j’ai remarqué son regard sur moi. Et là j’ai eu quelque chose dans mon ventre qui a changé. Et depuis là, chaque jour, on s’est plus quittés. 

Un jour je lui ai demandé « mais qu’est-ce que tu as aimé chez moi ? » et il m’a répondu « Que tu partages ton petit chocolat avec moi ». Pour lui c’était quelque chose. 

Maintenant on a une petite fille, Nicole, qui a deux ans. Elle est née en Belgique, à Bruxelles. 

Et même si après on déménage, elle pourra dire : « Moi je suis née à Bruxelles ! » et je suis super fière de ça. Elle, elle parle bien Français. Il faut entendre ces « rrrr ». Comme elle dit « Papa fait du sporrrt ». C’est léger. Moi mes « r » ils font « rrrrr » c’est lourrrrd. 

Parfois je raconte à Nicole : « Moi j’ai nettoyé partout à Bruxelles ! » J’ai nettoyé à Uccle, à Schaerbeek, à Evere, à Laeken, même à Vilvoorde, à Grimbergen, à La Hulpe, à Molenbeek, à Anderlecht. Et même à Thieffry. Là-bas j’aime bien. C’est tout chic, c’est calme, c’est vert, c’est propre ! Et je lui montre aussi quand on passe devant les chantiers que son papa a faits : 

« Regarde, ça c’est papa qui a construit ! » Il a construit Bruxelles !

Bon, pas tout seul, mais quand même… 

 

Écrit par Eugénia Goshtiuc et accompagné par Cécile Hupin.
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02.06.2026

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