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Lisa laisse des miettes à Saint-Gilles

04.06.2026
min
podcast

Où laisses-tu tes traces à Bruxelles ? Quel endroit connaît tes habitudes ?

Pour la quatrième édition de Brussels City of Stories nous avons posé ces questions à plusieurs personnes à Bruxelles, lors d’ateliers et de cours d’écriture, de textile et d’arts visuels. Les écrivain·es Cécile Hupin et Tijl Nuyts ont tendu l’oreille et créé dix récits captivants qui composent une magnifique balade sonore à travers la ville. Nous vous invitons à lire leurs lettres ou à glisser leurs histoires dans vos oreilles, en marchant dans leurs pas. 

Voici la trace de Lisa Guillaume qui laisse des miettes à Saint-Gilles.

Des traces, des miettes :

Est-ce que ce sont les gargouillements de mon ventre ou l’impression que mes voisins jettent l’entièreté de leurs meubles sur le sol de leur chambre qui me pousse le plus à sortir de ma léthargie ?

J’opte pour la faim. Elle justifiera tout.

 

C’est une aventure alimentaire qui démarre : je sors de chez moi, je suis à Saint-Gilles, dans la rue de la victoire, overwinningstraat.

Je descends cette longue rue pour aller manger. Elle est parsemée de night shops, de deux studios de yoga, d’une école secondaire à pédagogie active, d’une école privée pour enfants multilingues, d’un atelier de céramique, d’un petit théâtre, de l’union des progressistes juifs de Bruxelles.

Ce trajet fait partie de mes trajets nourriture, c’est-à-dire que c’est une configuration interne, comme un GPS, qui me conduit exactement où la nourriture se trouve, parfois même, sans m’en rendre compte. Je marche, je marche et bam une boulangerie.

Je rentre. J’y vais à l’aveugle. Comme chez le poissonnier, je fais en fonction de l’arrivage, je me laisse surprendre. Une brioche tropézienne, un croissant aux amandes, un petit pain salé, mmh le savoyard mon préféré : des lardons, des oignons et du reblochon et puis un éclair Paris-brest. Oui ça sera tout.

À peine sortie, je mange au moins une chose de mon butin, pas le temps d’attendre. Je choisis la brioche tropézienne pout démarrer en douceur.

Je croque dedans, c’est beau, mais c’est mal pensé ces pâtisseries, la crème s’échappe de sa brioche, je tente de la rattraper en la léchant, je me salis un peu, quelques grains de sucre perlé tombent sur le trottoir.

Des passants, observateurs amusés de ma gourmandise me souhaitent bon appétit lorsqu’ils me croisent, ils sourient de plaisir de me voir me régaler.

À force, ils savent, ils connaissent le personnage.

Je traverse la plaine Marie Janson, elle n’est ni tout à fait un parc, ni tout à fait une place selon les mots du cabinet d’urbanisme qui a remporté le concours pour son réaménagement.

Je jette un œil à ma droite, à la table de ping-pong en pleine effervescence. Dès que le temps le permet, c’est un point de ralliement. Les groupes de pongistes amateurs gueulent, suent, rigolent. Ils boivent des bières, des Maes, des Jupiler , parfois des marques polonaises, de la Ziewiec et de la Zubr. J’aime bien la canette de la Zubr parce qu’elle est verte avec un bison dessus, c’est une bière de solides.

Ils ne s’arrêtent jamais de jouer, et moi je continue de les regarder, c’est un spectacle. Je pense que je pourrais m’acheter une canette au night shop à 50 mètres de moi. Tout à coup, je sens l’adrénaline monter, j’ai envie de la goûter, maintenant, je regarde autour de moi, les gens sont extatiques de joie face à la météo, je profite de l’euphorie générale et je braque une canette. En l’ouvrant, elle me mousse dessus, j’aspire bruyamment.

Tout ça pour ça, je suis un peu déçue, elle a un goût de pills, de pills chaude en plus.

Je poursuis ma route, le stress de mon braquage me déconcentre, je marche trop vite et inévitablement, mon pied bute contre un pavé rebelle, je perds l’équilibre, trébuche, je renverse de la bière, par terre et sur moi-même, j’en ai plein les doigts, je les lèche. Le goût c’est : crème pâtissière houblonnée. Je cherche un endroit où reprendre mes esprits, mais je suis déconcentrée par une odeur qui flotte dans l’air. Une odeur de poisson un peu rance. Au pied de la Porte de Hal, la Perle bleue me fait face.

C’est un établissement mystérieux, régulièrement vidé de ses poissons, en travaux constants et rarement fréquenté. Je ne comprends toujours pas si c’est une vraie poissonnerie, ou si c’est une sorte de prétexte pour faire d’autres activités, je fantasme un gang de mafias, la mafia de la lotte.

Aujourd’hui j’ai de la chance, c’est le début de la saison des maatjes. Les premiers harengs de la saison, j’en prends deux, supplément petits oignons en cube, citron et persil frit. Je n’ai pas encore payé que je les engloutis devant le poissonnier. Le jus du poisson mélangé au jus de citron et à la glace pilée fondue me coule dessus, je me lèche les doigts. Le poisson et l’oignon ont recouvert le goût de la crème pâtissière et de la bière.

Le but est atteint, je remonte, pleine et satisfaite.

Sur la route, je croise un employé communal. L’homme porte un t-shirt jaune avec le sigle de la commune : le saint patron en tenue d’Abbé, une casquette sur la tête, un sac à dos et l’accessoire ultime : le Glutton. L’aspirateur à déchet, le fleuron de l’industrie wallonne qu’il balade dans la ville à la recherche de traces à aspirer.

On se croise du regard le Glutton et moi. C’est un regard de connivence, on se toise aussi un peu.

Qui est le plus plein ? Qui de nous deux est le plus gros déchet de la rue de la victoire ?

- Grosse journée ? je lui demande fébrilement

- Ah oui, le jeudi c’est merveilleux. C’est le jour du compost. Les sacs orange éventrés au milieu de la rue, mmmh. J’avale des dizaines de kilos de marc de café, des fruits, des légumes à n’en plus finir, des fins de casseroles, des pâtes trop cuites, des restes oubliés dans les boîtes à tartine, des restes prisonniers dans les bondes du lavabo enfin jetées, et un peu de jus pour arroser le tout. C’est un festin. D’ailleurs tu le vois bien, regarde autour de toi : tous ces Gluttons repus.

Je lui montre mon ventre arrondi par ma gourmandise et par tout ce que mon estomac abrite désormais :

- Mission réussie aussi de mon côté, j’ai terminé en apothéose avec les maatjes.

Le Glutton frétille de plaisir à l’évocation des petits poissons, mais brusquement, l’amitié, la solidarité même, que je pensais avoir nouée avec mon compère gourmand disparait. Il se montre agressif, sa trompe aspirante s’approche de moi à deux reprises. Il n’est pas tout à fait repu, il en veut encore plus.

Je sens le danger arriver. Mais il est hors de question que je me retrouve dans les entrailles de la bête entre deux légumes moisis. Je prends la fuite, et réussi à le semer rapidement.

Je me réfugie sur le parvis de Saint-Gilles, au coeur de la foule en délire et enfumée qui attend son tour devant le food truck du churrascos grill.

Et ainsi, recommencer.

 


Écrit par Lisa Guillaume et accompagné par Cécile Hupin.

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