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carte blanche de thomas gunzig

Thomas Gunzig
15.10.2026
min
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Que lire? Comment exercer sa curiosité de lecteur et lectrice face à la profusion de titres en librairie? A l'occasion du lancement de la 11e édition du choix Goncourt de la Belgique, nous avons demandé à l'auteur Thomas Gunzig (Spectres) d'adresser une lettre avec quelques recommandations aux étudiantes et étudiants participant au prix. Conseils à un·e jeune lecteur·ice....

Il m’a été demandé de donner quelques conseils à l’attention des jeunes lecteurs et des jeunes lectrices. 

Disons lecteurice pour énerver celleux que ça énerve. 

- Comment lire aujourd’hui ? 

- Quoi lire aujourd’hui ? 

- Qu’est-ce qu’être un bon lecteur ou une bonne lectrice ?  

Disons lecteurcice 

(pour énerver celleux que ça énerve) 

- Comment exercer son choix ? 

Qui suis-je pour répondre à ces questions ? 

Pour votre information pour celles et ceux qui ne le savaient pas, 

je ne suis personne. 

J’ai bien écrit quelques livres, mais je ne suis pas certain que cela fasse de moi un écrivain et, même si je l’étais, je ne suis personne pour dire comment devenir lecteur. 

C’est quelque chose que l’on fait parce qu’on aime bien le faire dans le respect de celles et ceux qui ne s’y intéressent pas comme dans celui de ceux qui le font autrement.

Cet outil littéraire est d’ailleurs si vieux, mais si efficace, 

que si c’était un vrai outil, ce serait l’équivalent de la roue. 

Et la roue, en littérature, c’est la métaphore. 

Si les différents types de lecteurs étaient des espèces animales, il y aurait trois sortes de lecteurs, de lectrices, 

de lecteurices. 

D’abord, il y aurait les fourmis. 

Les lecteurices systématiques.  

Ceux qui lisent tout. 

Ceux qui lisent infatigablement. 

Tout est bon à lire : 

  1. du mort comme du vivant. 

  2. du pourri, du frais, du nouveau 

  3. De l’illisible, du simpliste, ce qui se fait de pire ou de meilleur. 

La fourmi est opiniâtre, déterminée, volontaire. 

Mais la fourmi travaille sans joie. 

Elle performe, mais ne jouit pas. 

Elle œuvre sans comprendre à quoi.  

Elle est plus proche de la machine que du vivant. 

Notez que la zoologie nous apprend qu’elle n’a pas de cœur, mais plutôt un vaisseau dorsal contractile. 

Je pense que tout est dit. 

Ensuite, 

le second type de lecteurice : l'oiseau 

L’oiseau nous le savons, volète avec légèreté dans le ciel. 

L’air, c’est son espace, son milieu. 

Parfois il revient sur terre et il picore.  

Un oiseau qui picore, c’est un peu de ceci, un peu de cela. 

Il n’aime que le léger. 

Que ce qui s’avale rapidement. En vitesse. 

L’oiseau n’aime pas être retenu trop longtemps sur terre. 

Malgré tout, comme il est plus haut que nous, 

l’oiseau nous juge. 

Peut-être même qu’il nous méprise un peu. 

Il s’étonne des espèces qui apprécient les repas plus longs, plus riches, nécessitant parfois une de ces digestions s’accompagnant de sommeil. 

L’oiseau est vif, nerveux, agité. 

Il passe d’une branche à l’autre. Ne s’attarde pas. Réfléchis peu. C’est un opportuniste.  

Une petite chose passe à sa portée et hop, c’est son repas du jour qu’il trouve bien suffisant. 

Mais moi, si je devais me définir… Je serais un cochon. 

C’est la troisième catégorie. 

Jeunes lecteurs 

Jeunes lectrices. 

Et même les vieux. 

Faite comme moi, lisez comme des cochons. 

Le cochon est un animal robuste, intelligent, attachant et sympathique. 

N’oublions pas ce que dit l’adage : « Dans le cochon tout est bon ». 

Mais ce n’est pas cela qui fait de lui un bon lecteur. 

Ce qui fait de lui un bon lecteur, c’est sa nature : 

Le cochon fouille. 

Le cochon renifle. 

Le cochon goûte tout, ne recule devant rien, mais ce qu’il cherche,  

nous le savons, c’est la truffe. Ce champignon rare et parfumé qui grandit à l’ombre des arbres centenaires. 

Le cochon se fiche du luxe, des modes, des injonctions comme on dit. 

Il se fiche des tendances. Il se fie à ce qu’il a de plus précieux et de plus sûr, 

c’est-à-dire son instinct 

son flair. 

Sa sensibilité. 

Parce qu’il est sensible, le cochon. 

La zoologie nous apprend qu’un cochon triste pleure. 

Qu’un cochon gai rit. 

Et qu’un cochon amoureux écrit des poèmes. 

Pour s’alimenter, le cochon ira là où personne ne va. 

Peut-être même là où personne n’ira jamais. 

Il trouvera délicieux ce que l’air du temps lui présente comme dégoûtant 

et trouvera dégoûtant ce qu’on lui affirme être le comble du raffinement. 

Le cochon se fiche de la présentation, des emballages, des éloges, des modes, des médias, seul lui importe le contenu. 

Le cochon, vous ne l’attraperez pas en lui faisant de grands discours, il ne se laisse pas berner. 

Car il sait que le plus important, c’est la folle sensibilité de son système nerveux dans laquelle il met toute sa confiance. 

C’est donc en cochon ou en cochonne que j’invite à se comporter les lecteurs et les lectrices d’aujourd’hui et de demain. 
Thomas Gunzig
15.10.2026